MENACE INTIME (Chapitre 4)
Ce fut un jeune employé du
Muséum qui trouva la solution.
Stéphane Feuillet avait fait de brillantes études de zoologie, ce qui lui avait permis
de se faire engager au Muséum dès son dernier diplôme en poche. Ses brillantes
compétences intellectuelles y étaient judicieusement employées au classement des
poussiéreuses collections qui encombraient depuis des décennies les sous-sols du
vénérable institut, attendant qu'à cette occasion on les dépoussiérât et les
transportât dans une autre salle où elles se repoussiéreraient de nouveau en attendant
un hypothétique nouveau-venu débutant bardé de diplômes, qui leur ferait une nouvelle
toilette. C'est dire que ses journées de travail lui apportaient toutes les jouissances
intellectuelles qu'il pouvait espérer. Malheureusement, il n'en était pas de même des
jouissances physiques auxquelles aspirait sa jeunesse vigoureuse, car, boutonneux et
redoutablement timide, il n'avait jamais su approcher les femmes. Et ses interminables
journées dans les sous-sols du Muséum ne lui permettaient guère de remédier à cet état
de choses : mise à part la Conservatrice, Madame Dufouin-Lagrange, âgée de
soixante-quinze ans et d'une bonne douzaine de rumathismes déformants, aucun membre
femelle de l'espèce humaine ne hantait jamais ces hauts-lieux souterrains du savoir en
conserve. Même les câlineuses professionnelles lui étaient inaccessibles : il n'aurait
jamais osé confier ou même montrer à une parfaite inconnue ce que lui-même ne tripotait
jamais que dans le noir. Aussi, pour essayer de pallier, par ersatzs interposés, ce
criant déséquilibre entre satisfactions intellectuelles et jouissances physiques,
était-il devenu, dès dix-neuf heures chaque soir, un fidèle client des Sex-Shops où il
recrutait les consolations caoutchouteuses qui lui permettaient d'évacuer en partie son
trop-plein de pulsions sexuelles.
Et c'est justement sa fréquentation des officines masturbatoires et de leurs égéries
latexéennes qui lui donna l'idée du piège à tendre au monstre des cuvettes.
C'est ainsi qu'il se trouva un lundi matin en train d'exposer son idée au Maire, au
Commissaire et à ses deux Inspecteurs, le délégué du Ministère s'étant fait excuser, un
problème de vacances requérant instamment sa présence sur la côte méditerranéenne.
- Si on peut pas aller traquer "dévoranta culum" dans les égoûts, exposa le jeune
Feuillet en bafouillant un peu, puisqu'il y a trop de tuyaux, de conduites, de canaux
..... alors il faut l'attirer, le faire venir vers nous.
- Oui, mais comment, grommela le Commissaire, approuvé par tous les assistants. -
Puisqu'il remonte dans les cuvettes de WC, c'est là qu'il faut le piéger, affirma
Stéphane.
- Et comment on fait, demanda Noir, on lui envoie une invitation?
- Non, bien sûr, dit le jeune homme en rougissant. Quand le monstre remonte vers une
cuvette pour attaquer, on peut penser qu'il est attiré soit par le bruit, soit par
l'odeur de la chair.
- Ou par une autre odeur, souffla Blanchard à son collègue.
- Et alors, interrogea le Maire en se penchant en avant, intéressé.
- Nous pourrions installer sur plusieurs cuvettes de la ville, réparties
géographiquement, des poupées gonflables que l'on remplirait en partie de sang de
cochon ou de boeuf, pour attirer la bête, continua le jeune scientifique. Un fl.., euh
... un policier en arme veillerait, prêt à faire feu dès l'apparition de l'animal.
- Il va falloir choisir des célibataires, alors, dit Blanchard, rigolard, en donnant
un coup de coude à Noir.
- Ben, interrogea Noir en le regardant d'un air ahuri, pourquoi ça?
- Dis donc, t'en connais beaucoup, toi, des femmes, qui accepteraient que leur
bonhomme s'enferme pendant des heures dans les toilettes avec une poupée gonflable?
Le jeune Feuillet s'empourprait de plus en plus, baissant la tête pour essayer de
cacher sa gêne grandissante.
- T'as raison, hoqueta son collègue, c'est un coup à prendre de mauvaises
habitudes
- Un coup..., elle est bien bonne, explosa Blanchard.
- Dites-donc, les deux clowns, hurla le commissaire, en se dressant brusquement pour
taper sur son bureau et pulvériser du même coup un malheureux stylo à bille qui
traînait par là, ça va bientôt être fini votre numéro? Vous désirez retourner à la
circulation ou quoi?
Les deux inspecteurs baissèrent la tête, contractant les épaules pour réprimer les
derniers éclats de rire qui leur montaient encore à la gorge.
- Mon jeune ami, je vous félicite, ça me parait une très bonne idée, dit le Maire au
jeune homme qui rerougit, mais de fierté cette fois.
- Effectivement, renchérit d'une voix trop forte le commissaire, pas encore calmé. On
peut essayer ça, continua-t-il, en faisant un gros effort pour reprendre une voix
normale. Reste à trouver où nous allons installer ces pièges. A propos, monsieur le
Maire, est-ce que vous croyez que l'administration acceptera de rembourser ces ...
"poupées"?
- Ne vous en faites pas, répondit le Maire, j'en fais mon affaire.
On avait donc envoyé le jeune Feuillet, accompagné d'un fonctionnaire municipal muni
d'une prise en charge en trois exemplaires, se porter acquéreur d'un lot de
"poupérotiques", au grand étonnement des vendeurs sidérés de voir des laïcs chargés de
négocier ce qu'ils croyaient être la commande d'équipement secret d'un monastère. Le
fonctionnaire municipal ne comptait plus les mises au point qu'il avait dû faire, car
ils avaient successivement visité pratiquement toutes les boutiques de l'agglomération
parisienne avant de trouver un lot suffisant. Comme l'avait expliqué un des marchands
de jouissances synthétiques, l'été n'était pas la meilleure saison pour les amours
caoutchouteuses , trop de concurrence "naturelle" s'exposant alors un peu partout, et
ils n'avaient pas encore constitué leurs stocks d'hiver. Un charcutier de la place
avait fourni le sang de cochon frais qui avait servi à "doper" ces demoiselles, les
dotant, en position assise, d'un fessier aussi ferme que volumineux.
Cependant, seulement neuf de ces pièges callypiges avaient pu être installés. Et cela
ne s'était pas fait facilement. Une première difficulté était venue du manque
d'enthousiasme des flics désignés. Se poster en sentinelle, pendant des heures,
mitraillette en main, près d'une cuvette de WC où trône, même fictivement, une "poupée
d'amour" aux formes suggestives, afin d'y guetter la venue d'une sale bestiole aussi
agressive qu'imprévisible ne les enchantait guère. D'autant plus que les collègues plus
chanceux les surnommaient "tire-au-cul" et se livraient à un véritable concours de
plaisanteries douteuses à leurs dépens! La deuxième difficulté avait été de trouver des
WC pour leur installation car, paradoxalement, s'il arrivait souvent que l'on entendît
"Aux chiottes, les flics" dans les manifestations, peu de gens s'étaient proposés
lorsque l'occasion inespérée de réaliser ce souhait s'était présentée. A tel point
qu'il avait fallu réquisitionner les WC de fonctionnaires et d'employés municipaux et
que le Commissaire lui-même avait dû installer un de ses subordonnés en arme dans ses
propres wc.
Par bonheur, lorsque tout fut en place, on n'eut pas longtemps à attendre avant que ne
se manifestât "culum devoranta". Un seul jour suffit. Si le commissaire n'avait été un
rationnaliste convaincu, il aurait pu croire que, en plus d'un insatiable appétit, la
satanée bestiole était douée du sens de l'humour. Car, comble de l'ironie, c'est dans
sa propre salle de bains qu'elle se manifesta.
II était à peu près quinze heures. Assis sur un tabouret dans un coin des toilettes de
son supérieur, ce qui l'intimidait un peu, le brigadier Beloeil contemplait d'un air
presqu'attendri sa compagne élastique. Depuis le matin qu'il la côtoyait, si gracieuse
et tranquille sur sa cuvette, il avait fini par la considérer comme une amie. Sa
fréquentation lui avait même ouvert des perspectives nouvelles : il en était venu à se
demander si, vu son âge, ses trois enfants ayant quitté la maison depuis longtemps, il
n'aurait pas eu intérêt à divorcer et remplacer son épouse souvent "bigoudisante" et
constamment acariâtre, par une de ces dociles compagnes pneumatiques. Tandis qu'il
songeait ainsi paresseusement, sa mitraillette sur les genoux, les trois "big-mac"
ingurgités au déjeuner lui pesant un peu sur l'estomac, une douce somnolence
l'envahissait. Il se tassa un peu sur son siège et ferma les yeux. Tout à coup, un
sifflement strident l'éveilla en sursaut. "Culum devoranta" venait de mordre le
postérieur aoutchouteux du piège. Le mannequin se dégonfla bruyamment en éclaboussant
d'un immense jaillissement de sang tout le local. Mal réveillé, se voyant trempé d'un
sang qu'il crut être le sien, le pauvre homme s'affola complètement. Il se dressa
convulsivement sur ses jambes, ses mains se crispèrent sur son arme automatique et il
se mit à arroser la pièce d'un véritable déluge de plomb : Pearl Harbour comme si vous
y étiez! "Anguilla mutansis" s'était depuis longtemps retirée, indemne, que le pauvre
brigadier, tétanisé sur sa mitraillette, continuait toujours aussi intensément sa
version personnelle d'"Apocalypse Now". La cuvette était complètement fracassée, des
lambeaux de la compagne idéale adhéraient un peu partout aux murs transformés en
gruyère à la gelée de framboise, la porte devenait une véritable dentelle. Plusieurs
balles, traversant le mur, éclatèrent un oreiller, transformant la chambre voisine en
un paysage de tempête de neige. Un des projectiles qui avaient découpé la porte finit
sa course dans le grand miroir de l'entrée : sept ans de malheur pour le pauvre
commissaire; les autres labourèrent la moquette, comme si trente-six chats y avaient
fait leurs griffes. Un véritable carnage!
Fort heureusement, toute chose ayant une fin, le chargeur fut bientôt vide. Les
voisins, encore abasourdis, purent sortir un à un de derrière les fauteuils et de
dessous les tables. L'un deux, plus courageux ( sans doute un ancien combattant)
prévint le commissariat. Le brigadier, son arme vide à bout de bras, en état de choc,
dévala les escaliers, chancelant, et sortit dans la rue, au bout de laquelle il
disparut bientôt, déclenchant une deuxième vague de panique parmi les autochtones.
Lorsque le commissaire eut pénétré sur le champ de bataille qui avait été son
appartement et constaté les dégâts, il entra dans une colère folle et fracassa deux
chaises de plus, sans doute histoire d'arranger les choses. Nul doute que, si le
brigadier avait été là, il ne l'eût proprement étranglé. Son seul bien piètre motif de
consolation était d'avoir insisté auprès de son épouse pour qu'elle allât passer
quelques jours chez sa tante du Vésinet. Car, non seulement elle aurait très bien pu
arrêter une balle perdue, mais, de plus, même restée indemne, il lui aurait été
tout-à-fait impossible de la convaincre, parano comme elle l'était, qu'il n'avait pas
prémédité de se débarrasser d'elle en cette occasion. Restait à faire remettre en état
l'appartement avant qu'elle ne revienne, ce qui n'allait pas être facile. En période de
vacances, les artisans ayant besoin de travailler, déjà rares en temps normal,
devenaient quasiment introuvables. Pour en dénicher un qui, de surcroît, veuille bien
intervenir rapidement, sans les quelques mois de délai habituels, il allait falloir
grever très sérieusement le budget vacances, vraisemblablement jusqu'à le rendre
victime d'une anémie pernicieuse dont il ne se remettrait pas. Quant à se faire
rembourser les frais de réfection par l'Administration, il y arriverait peut-être,
après quelques kilos de paperasse tâtillonne, mais cela ne pourrait renflouer au mieux
que le budget vacances de l'année suivante, sinon celle d'après. Car, bien
qu'administration et artisans ne s'apprécient guère, ils ont pourtant un point commun :
les délais d'intervention des uns équivalant à peu-près aux délais de paiement de
l'autre. Enfin, il verrait bien.
Pour le moment, il y avait un problème encore plus urgent à résoudre. Dès la fin de
l'après-midi, une cellule de crise se réunit au commissariat. Les débats en furent
houleux.
- II faut arrêter ça immédiatement, fulmina le commissaire, sinon on va avoir bientôt
plus de dégâts et de victimes qu'on en a eu jusqu'à maintenant. Ce plan ne vaut rien.
Et les journalistes vont encore se fiche de nous.
- Je..je...ne suis pas d'accord, osa se rebeller le jeune Stéphane, rouge comme un
coq. Si ça n'a pas marché, c'est à cause du fl... policier que vous aviez mis de
faction, mais le piège a très bien fonctionné.
- C'est tout-à-fait vrai, approuva immédiatement le maire.
- Ce qu'il faut, renchérit le jeune homme, conforté par cette approbation, c'est
trouver un autre moyen que les mitraillettes pour trucider le monstre.
- Ouais, ça vaudrait mieux, murmura Blanchard.
- J'ai peut-être une idée, dit Noir. J'ai vu il y a quelque temps à la télé un
documentaire canadien où on empoisonnait des carcasses pour tuer les loups. Et si on
faisait la même chose?
- Génial, s'exclama Stéphane. Du cyanure dans le sang fera tout-à-fait l'affaire. On
n'aura qu'à passer régulièrement vérifier les pièges pour savoir si le monstre a
mordu.
- Et comment on saura s'il est mort? demanda Blanchard.
- S'il mord, il avalera forcément du sang et crèvera presqu'aussitot. En envoyant
quelqu'un explorer les égoûts dans le secteur, on devrait le retrouver le ventre en
l'air, surtout qu'il doit être d'une belle taille, rétorqua le jeune homme, sûr de
lui.
- Qu'est-ce que vous en pensez, commissaire? interrogea le maire.
- C'est peut-être possible, acquiesça celui-ci encore à contre-coeur, mais déjà moins
réticent puisque c'était un policier qui avait trouvé la solution, cela compenserait en
partie les quolibets de la presse et de la télé sur l'entraînement si efficace des
tireurs de la police .
- Mais, ajouta-t-il aussitôt, car il tenait à avoir le mot de la fin,essayez de mettre
un peu moins de sang dans les poupées, ce n'est pas du Grand-Guignol.
- On dit du "Gore", maintenant, répliqua Stéphane, qui ne voulait pas être en reste
lui non plus.
Le commissaire ne répondit pas et se leva pour marquer la fin de la séance. On prit
immédiatement des dispositions pour rappeler les policiers encore en poste et
introduire le poison dans chaque demoiselle-piège.
Quant au brigadier Beloeil, il ne fut retrouvé que le lendemain matin, au fond d'une
impasse, prostré derrière le tas de poubelles où il avait passé la nuit. Ce qui fut une
bonne chose pour lui, car, la colère du commissaire s'étant un tantinet calmée, ses
jours ne furent plus en danger.
Pendant trois jours, les vérifications bi-quotidiennes des pièges ne donnèrent rien.
Et tous, sans vouloir le dire, se mirent à craindre (ou espérer) que la bestiole,
effrayée, ne se soit enfuie dans une autre banlieue.
Et puis, le matin du quatrième jour, on trouva une des poupées le cul déchiré, vidée
de son sang. Le maire, le commissaire, Feuillet et les deux inspecteurs, se rendirent
en toute hâte sur les lieux. Promptement prévenus, toute la presse et la télévision,
ainsi que des centaines de badauds envahirent bientôt la rue Tronchet et les rues
avoisinantes. Une vraie kermesse! Il fallut toute une compagnie de CRS pour réussir à
frayer un passage au porte-parole du gouvernement accompagné des experts du Muséum,
tout frétillants à la pensée qu'ils allaient bientôt voir "leur" monstre mutant.
On perdit un temps précieux à décider une équipe d'égoûtiers à descendre explorer les
égoûts. Ce fut Stéphane Feuillet qui les convainquit en se portant volontaire pour les
accompagner afin de prouver l'absence de danger, et peut-être aussi la forte prime
promise par le porte-parole du gouvernement.
Plus d'une heure s'étant écoulée depuis que les hommes étaient descendus, une
impatience grandissante commença à se faire jour parmi la population où de nombreuses
concierges et autres commères étaient à l'oeuvre. L'imagination humaine n'ayant d'égale
que la crédulité latente de la foule, les bruits les plus délirants se mirent à
circuler : le monstre n'était pas mort, il venait de dévorer un égoûtier et
pourchassait les autres dans le dédale des égoûts; le monstre était bien mort, mais il
n'était pas seul comme on le croyait et sa progéniture avait fait un sort aux pauvres
égoûtiers; ce qu'on avait pris pour une anguille mutante n'en était absolument pas une,
c'était le tentacule mandibulaire d'un extra-terrestre carnivore installé dans les
égoûts depuis que son vaisseau s'était abîmé dans la Seine... etc..etc....
Fort heureusement, juste avant que l'hystérie ne s'empare de la populace, une bouffée
de puanteur sortit de la bouche d'égoût, précédant la dégouttante tête dégoûtante mais
rayonnante de Stéphane Feuillet qui clama à tue-tête:
- On l'a trouvé! On l'a trouvé! La bousculade qui s'ensuivit dans l'immense foule des
badauds, chacun voulant voir, occasionna deux morts et sept blessés : les dernières
victimes du monstre. Deux égoûtiers émergèrent enfin, portant à grand peine le corps
jaunâtre d'une sorte d'énorme murène à la dentition impressionnante. Les premières
mesures, immédiatement prises par les scientifiques présents, excités comme des puces,
révélèrent une longueur de deux mètres dix pour un diamètre d'environ quinze
centimètres et un poids de trente-huit kilos sept cent. "Culum devoranta Bondy" était
donc bien morte...
La photo du monstre fit la une des journaux, télévisés et autres, français et
étrangers. Les scientifiques naturalisèrent pieusement le cadavre afin de le conserver
au Muséum, où une salle lui est consacrée, attirant chaque année des dizaines et des
dizaines de zoologistes de tous pays. Cette chaude affaire, à quelque chose malheur est
bon, a permis à la France de créer enfin une décoration aussi distinguée et
prestigieuse que l'Ordre de la Jarretière britannique : l'Ordre de la Cuvette. Les
principaux protagonistes, le Commissaire, le Maire, Antoine Lefûté, Stéphane Feuillet
en ont été promptement décorés par le Président de la République en personne. Quant au
délégué du Ministère, requis par les plages méditerranéennes, il n'y a pas eu droit :
les absents ont toujours tort.
Stéphane Feuillet a eu une promotion inespérée, il est devenu chercheur en chef,
coordinateur de recherches sur "Anguilla mutansis culum devoranta Bondy". Il est
submergé de travail, envahi par des tonnes de courrier de France et de l'Etranger,
traqué par des hordes de zoologistes amateurs, à tel point qu'il n'a même plus le temps
de se rendre dans les Sex-shops et que sa libido est à l'agonie. Antoine Lefûté a fait
breveter son excrématoire et espère toujours une mutation généralisée d' "Anguilla
anguilla" qui lui permettrait d'engranger enfin les fruits de son génie. En
attendant,il est en pourparlers avec les ministères de la Défense de divers pays afin
que son invention soit utilisée par les armées en campagne. Il y voit deux avantages
pour les soldats : les soulager par son coté fonctionnel et soutenir leur moral par son
coté distrayant. Argument publicitaire supplémentaire, il a même réussi a adapter la
sonorité, la coloration "tonale" de son engin, à "l'oreille" des différents pays
contactés. Seule ombre au tableau, la thèse négative de certains experts prétendant que
ce serait fournir à l'ennemi un moyen olfactif et sonore de repérage. Comme Antoine
Lefûté, le jeune PDG de l'usine de Méjac-les-Pots espère lui aussi une mutation
généralisée d' "Anguilla anguilla" qui lui permettra d'écouler les stocks qui
continuent à s'accumuler dans ses entrepôts. Le commissaire Balèze-Navet est toujours
d'aussi mauvaise humeur. Non seulement il a dû prendre ses vacances en Septembre alors
que les plages étaient pratiquement vides de tout postérieur affriolant, comme prévu,
mais la remise en état de son appartement a tellement affaibli son budget vacances
qu'il a du séjourner dans un boui-boui de troisième ordre. De plus, l'administration
refuse de rembourser les frais de remise en état de son appartement tant qu' "Anguilla
mutansis" ne sera pas classée catastrophe naturelle. Le Maire de Bondy, quant à lui, a
enfin retrouvé sa bonne ville dans toute sa fraîcheur première, mais il a perdu dans
l'aventure sa femme et, chose encore plus grave, il n'a pas réussi à récupérer sa bonne
portugaise. Certains membres du Conseil réclament avec insistance l'ouverture d'une
Sex-Shop municipale afin d'écouler les quelques dix-huit poupées gonflables figurant à
l'inventaire, ou alors la création d'un service de location pour les employés de la
ville. Le brigadier Beloeil est maintenant à la circulation, armé d'un simple bâton
blanc. La plus grande partie de la population a peu à peu retrouvé le chemin de ses
toilettes, mais Bondy est tout de même resté le siège du C.M.O.I. (Centre mondial de
l'occlusion intestinale), son Institut de Scatologie Appliquée est en plein
développement et son hôpital n'a toujours pas assez de lits pour accueillir tous les
rétrécis du rectum et obstrués du grand colon qui s'y présentent.
Quant à toi, Lecteur, qui te crois bien à l'abri, prends tout de même garde. Les
prévisions des zoologistes, aussi distingués soient-ils, sont tout de même faillibles
et, si quelque jour, trônant tranquillement pour tes besoins naturels, tu entends,
venant des profondeurs, un bruit qui ne l'est pas, un conseil, lève tes fesses en
vitesse .... et sauve-toi!