Les malheurs de Sophie
Sophie en était maintenant sûre : le grand Zigomar à peau bleue assis en
face d'elle lui faisait de l'oeil! Au début, elle avait été trop affolée pour s'en
apercevoir. Puis, elle avait eu des doutes. Le clignement du cinquième appendice visuel
pédonculé qui pointait dans sa direction était-il une manifestation fonctionnelle
normale ou une manoeuvre intentionnelle qui lui était destinée? Allez-donc savoir!
Cependant, que le seul appendice étiré dans sa direction clignât et que, de temps à
autre, un second appendice se pointât en renfort, clignotant lui aussi, lui donnait,
hélas, une raisonnable certitude!
Se retrouver, sans savoir quand ni comment elle y était venue, en un lieu totalement
inconnu, était déjà un sacré problème, mais avoir, de plus, à faire face aux avances
d'un extra-terrestre dont manifestement tous les appendices naturels allaient par cinq
l'aggravait encore!
Heureusement, comme elle se trouvait dans un coin relativement isolé de la vaste
salle, hors des cercles de lumière jaune diffusée par les globes lumineux suspendus à
intervalles réguliers au plafond, elle avait réussi à surmonter la panique initiale qui
l'avait submergée. Quel était cet endroit? Comment y était-elle venue? Qu'y
faisait-elle? Elle n'en avait vraiment aucune idée et se sentait devenir folle.
La dernière chose "normale" dont elle se souvenait : elle était dans sa cuisine,
l'heure du diner approchait et Pierre, son mari, n'allait pas tarder à rentrer. Elle
était allée chercher une pizza dans le congélateur, l'avait introduite dans le four à
micro-ondes qui trônait sur le plan de travail carrelé. Elle en était fière, de son
micro-ondes! C'était si commode! Tous ces délicieux plats surgelés que l'on pouvait
réchauffer en quelques minutes! Quelle cuisine de rêve! Même que ses amies, qui
n'avaient pas de micro-ondes, en étaient jalouses. Elle s'en était bien aperçue!
Pierre et elle ne l'avaient pas acheté neuf. Ils l'avaient trouvé dans une salle des
ventes, qui trônait, tout blanc, sur une vieille commode, au milieu de tous ces vieux
meubles orphelins, attendant de nouveaux maîtres. Sophie avait immédiatement été
séduite. Et en plus, il ne coûtait pas cher! Si des gens étaient assez sots pour s'en
séparer sans raison, il fallait sauter sur l'occasion!
- Vous faites vraiment une bonne affaire, leur confirma le patron de la salle des
ventes. Jamais les propriétaires ne l'auraient vendu, mais il y a eu une disparition
dans la famille, la mère, alors, vous savez c'que c'est.....
Non, Sophie ne "savait pas c'que c'est", mais il en aurait fallu plus pour l'empêcher
d'acheter ce merveilleux four! Et, depuis quelques semaines qu'ils l'avaient acquis,
pas une seule fois ils ne l'avaient regretté! Il faut dire que ce n'était pas une
acquisition inutile. On ne comptait plus les pizzas, quiches lorraines et autres
gastronomies surgelées qu'il leur avait mitonnées sans rechigner. Bien sûr, il ne
fonctionnait peut-être pas aussi bien qu'un neuf, il lui arrivait de faire quelques
caprices. Par exemple, la minuterie n'était pas absolument sûre : Sophie s'en était
aperçue le jour où elle avait retrouvé une simple crotte noire collée la plaque du four
- elle avait dû gratter et frotter pendant toute une demi-journée pour la nettoyer - à
la place de la "véritable pizza italienne d'origine" qu'elle y avait introduite.
Depuis, si elle réglait toujours la minuterie - la sonnerie avertisseur faisait
tellement professionnel - elle prenait en plus la précaution de consulter sa montre
pour intervenir lors des défaillances éventuelles. Cela ne la gênait pas, au contraire,
elle se sentait plus "complice" de l'appareil. Quelquefois, aussi, le ronflement sourd
et régulier du four se muait en un sifflement de turbine suraigu, mais comme cela ne
durait en général que quelques fractions de secondes, elle n'avait eu aucune peine
convaincre Pierre qu'il était inutile de payer le déplacement d'un réparateur pour si
peu.
Ce qui lui rappelait l'histoire du chat de la voisine. Une sale bête, celui-là!
Toujours à chaparder de droite et de gauche chez les gens du voisinage. Impossible de
laisser quoi que ce soit sur la table avec la fenêtre ou la porte ouverte! Et un jour,
l'animal avait disparu. Le fils de la voisine, un sacré garnement, presqu'aussi pénible
que le chat, prétendait qu'il l'avait vu pénétrer chez Sophie par la fenêtre ouverte et
s'approcher du micro-ondes. Il y avait eu alors une sorte de sifflement et il ne
l'avait jamais vu ressortir. C'était depuis ce temps-là qu'il était porté disparu! Bien
entendu, les voisins avaient immédiatement accusé Sophie d'avoir trucidé leur chat. Ils
avaient même alerté le garde-champêtre, qui avait refusé de se déplacer, disant que
c'était la saison des amours, que le chat était sans doute parti courir le guilledou
et, qu'à sa place, c'est ce que lui aurait fait! N'empêche, Sophie et Pierre étaient
maintenant fâchés à mort avec les voisins. Elle était pourtant sûre de ne pas avoir tué
ce satané chat malgré les nombreuses envies qu'elle avait pu avoir de le faire! Une
chose l'avait cependant légèrement troublée : effectivement, ce soir- là, elle avait
cru voir, du coin de l'oeil, le chat entrer et s'approcher du four. Mais lorsqu'elle
avait tourné la tête, attirée par un des sifflements intempestifs de l'appareil, il n'y
avait plus rien. Elle avait cru avoir rêvé et n'en avait parlé à personne, pas même à
son mari.
Ce qui était bizarre, c'était qu'ici, tout-à-l'heure, sous une table, vers le fond de
la salle, il lui semblait avoir aperçu ... mais elle se trompait peut-être... on dit
bien que tous les chats se ressemblent..... Enfin, une chose était sûre, elle avait
réglé la minuterie, appuyé sur le bouton, il y avait eu une sorte de sifflement et ....
c'était son dernier souvenir avant "ici", son dernier souvenir normal!
Qu'était-il arrivé? Où pouvait-elle bien être?
Elle sentait la panique de nouveau l'envahir. Elle ferma les yeux de toutes ses
forces. Elle tremblait maintenant de tous ses membres, à tel point que la chaise sur
laquelle elle était assise en était secouée. Au prix d'un immense effort, au bout de
quelques minutes, elle réussit à se calmer. Ses tremblements cessèrent. Le coin de sa
lèvre, où elle s'était mordue, la cuisait un peu. Lentement, elle ouvrit les yeux,
espérant se retrouver dans sa cuisine.
Hélas, elle se trouvait toujours dans cet horrible endroit, qu'elle ne connaissait
pas. Et quels étaient ces êtres bizarres qui peuplaient la salle? Curieusement, ils
étaient étrangers à son monde, mais elle connaissait leur nom. Tenez, par exemple,
cette immonde bestiole à peau bleue qui, accroupie sur ses cinq pattes, la concupisçait
du regard depuis son arrivée, lui faisant libidineusement de l'oeil, ses cinq sexes
rigidement dressés, c'était un Zigomar Lubrique. Et cet autre être de cauchemar qui
girocoptait sans cesse au centre de la pièce, sous les lumières, elle savait que
c'était un Varnuflier Tentaculeux. Et cette sale bête qui oscillait constamment de part
et d'autre du large pilier, la fixant méchamment de son unique oeil rouge à chaque
balancement, c'était un Gloupendile Testiculaire. Et ce couple de créatures
flasquemment obèses, qui se vautraient l'une sur l'autre sur le sol carrelé, se
lutinant lascivement en laissant des traînées de bave verdâtre au sol, et s'arrêtant de
temps en temps pour la couver du regard, c'étaient sans nul doute des Endomorphes
Zitroniens. Mais le plus effrayant était le Baisouilleur Pustulant, dont le corps de
crapaud juché sur deux pattes de cigogne se prolongeait monstrueusement d'un énorme
membre sexuel rouge vif dont le balancement érectif l'hypnotisait. Chaque fois qu'elle
le regardait, et elle y revenait malgré elle, elle avait de plus en plus de peine à en
détacher son regard.
Une seule créature ne l'effrayait pas. Tout d'abord, elle ne l'avait pas vue, parce
qu'elle était tassée dans le coin le plus sombre et le plus reculé. C'était une femme.
Ses vêtements, qui avaient dû être de bonne qualité, étaient maintenant en lambeaux. Sa
peau était blême, son regard fixe et halluciné, à travers ses cheveux gris sales et
emmêlés, qui lui tombaient sur le visage. Des traînées blanchâtres, mêlées à des filets
de sang sêché, maculaient ses cuisses. Elle marmonnait constamment à travers un filet
de bave, un leitmotiv que Sophie croyait comprendre comme "...pas le micro-ondes...pas
le micro-ondes..." En temps normal, dans le monde habituel de Sophie, on l'aurait
immédiatement amenée dans un hôpital, mais ici, au milieu de tous ces monstres, elle
était presque rassurante! C'étaient eux qui l'avaient réduite à cet état! Quelles
atrocités elle avait dû subir! Et maintenant, tous ces êtres horribles la convoitaient,
elle! Ils allaient lui faire subir les mêmes atrocités, elle en était certaine! Elle
sentait leurs pensées libidineuses courir sur son corps. Le Zigomar clignait maintenant
de tous ses yeux dans sa direction, ses cinq sexes braqués sur elle; les girations du
Varnuflier Tentaculeux le rapprochaient dangereusement; le Gloupendile Testiculeux
n'oscillait plus, seuls ses attributs se balançaient d'une manière obscène tandis qu'il
la fixait perversement; les Endomorphes Zitroniens glissaient vers sa chaise, dans une
ondulation copulante; le Baisouilleur Pustulant n'était plus qu'à deux mètres, la
menaçant de sa monstrueuse turgescence! Elle sentait leur excitation croître, atteindre
son paroxysme! Quelle horreur! Elle allait bientôt y passer, c'était indubitable. Elle
qui avait toujours été si fière de n'avoir jamais connu le plaisir! Son regard affolé
fit le tour de la salle. Il lui fallait trouver une issue, fuir, vite, vite! Si ses
jambes pouvaient la porter, elle pourrait peut-être atteindre la porte derrière elle.
Elle commença à se lever...
Un soudain silence la fit lever les yeux vers la salle. Tous s'étaient immobilisés et
regardaient la porte derrière elle. Un bruit de pas lui froissa les tympans. Elle
voulut se retourner. Trop tard! Une main écailleuse venait de se poser sur son épaule,
la faisant pivoter ... Un grand infirmier en blouse blanche se tenait derrière elle,
montrant quelques pilules multicolores dans la paume de sa main tendue
- C'est l'heure de prendre les médicaments et de rentrer dans votre chambre, lui
dit-il doucement en montrant derrière lui la porte ouverte d'une chambre
capitonnée.
Après avoir enfermé Sophie dans sa chambre, il l'enfermait toujours la dernière, le
grand infirmier se dirigea vers la porte du couloir qu'il reverrouilla soigneusement
derrière lui. Sa journée était terminée, il allait pouvoir rentrer chez lui et se
prendre une bonne douche aux ultra-sons. Il entra dans le sas où il salua le collègue
qui venait le remplacer pour la nuit, un Bételgien. C'est curieux, il n'arrivait pas à
s'habituer à cette peau blême et ces tentacules surmontant le crâne. Rien à voir avec
l'aspect de sa propre race, les Ganymédiens, dont les quatre jambes et les quatre bras
étaient un modèle de fonctionnalité, la peau verte aux écailles irisées et les cheveux
rouges un modèle d'élégance! Enfin, il fallait bien de tout pour faire un monde! Après
avoir enfilé son vidoscaphe à fonctionnement rétroactif, il actionna la porte blindée
du sas et sortit du grand dôme sur lequel on lisait, en grandes lettres noires : "
Hôpital Psychiatrique Galactique - Ganymède IV ". Il grimpa dans son véhicule de
surface pressurisé et commença à se défaire de son scaphandre dès qu'il entendit le
"buzzer" de fin de pressurisation.
...le buzzer... Pierre se réveilla en sursaut et tendit la main en tâtonnant pour
arrêter le "buzzer" de son foutu réveil. Il avait encore fait un cauchemar! Cette fois,
il s'agissait de sa petite amie Sophie....
.......décidément, sa mère avait raison, ça ne lui réussissait pas de lire du Stephen
King avant de s'endormir !!!