OH… COMBIEN DE MATELOTES...

Vautrac-sur-Douve était une petite localité du centre de la France, nichée au fond d'une riante vallée, entre une colline boisée et une charmante rivière, la Douve.
Vautrac-sur-Douve serait restée une simple mention du calendrier des postes, un simple point de la carte de France, s'il n'y avait eu l'Auberge des Pêcheurs.
L'Auberge des Pêcheurs de Vautrac-sur-Douve était connue de toute la région, sa réputation était même en passe de devenir nationale! Car sa matelote d'anguilles faisait l'unanimité! On y venait de dizaines, voire de centaines de kilomètres à la ronde, pour déguster ce plat fabuleux. En famille, avec sa petite amie, en compagnie de son amant, flanqué de relations d'affaires.... bref, il s'agissait d'une étonnante passion gustative, d'une véritable institution gastronomique! Chaque dimanche de l'année, les deux salles à manger ne désemplissaient pas, tandis qu'en période de vacances, même les jours de la semaine voyaient défiler leur contingent de mateloteurs

Madame Germaine, qui dirigeait de main de maître sa grande maison close de grands murs blancs et de volets verts, n'était pas encore revenue de cette célébrité inespérée. Aussi était-elle aux petits soins pour Alphonse, le cuisinier, et surtout pour Dédé.
A l'Auberge des Pêcheurs, dans l'arrière-salle, la salle des habitués, celle où se réunissaient les beloteurs et les pêcheurs du coin , la vraie salle, où toutes ces hordes de "touristes" ne mettaient jamais les pieds, Dédé était le Roi ! C'était lui qui approvisionnait les cuisines. Sans Dédé, pas d'anguilles, sans anguilles, pas de matelote, sans matelote, pas de cohortes de clients... et sans cohortes de clients, l'Auberge des Pêcheurs serait redevenue ce qu'elle avait été pendant très longtemps : une gargote de bord de l'eau de second ordre!

Dédé était un pêcheur expérimenté, sans doute le meilleur de la région! Un des seuls, en tout cas, à vivre du produit de sa pêche. Comme il se plaisait à le dire, il était né pêcheur.
La petite maisonnette de ses parents, qu'il habitait encore, se trouvait à la sortie de la localité, juste au bord de la rivière, près du pont. Ses premiers pas, il les avait faits au bord de la Douve et, depuis, il ne l'avait pratiquement plus quittée, sauf pour son temps de service militaire en Allemagne. Enfant, il avait fréquenté beaucoup plus assidûment les bancs de sable de la rivière que les bancs de bois de l'école. A l'âge adulte, il n'avait jamais envisagé de faire autre chose que pêcher. Lorsque ses parents étaient morts, lui léguant la petite maisonnette comme seul héritage, il avait continué à vivre de la vente du poisson qu'il prenait.
Sur plusieurs dizaines de kilomètres, en amont comme en aval, il connaissait la rivière comme sa poche. Il savait les postes où le brochet vorace pouvait être à l'affût, les trous encombrés de bois où les bandes de perches hérissaient leurs nageoires, les courants vifs où venaient se rafraîchir les gros chevesnes en été, les courants calmes et profonds qui étaient leur refuge d'hiver, les fonds de gravier où les bandes de barbeaux turbulents fouillaient sans cesse de leur museau moustachu, les bras morts tapissés de nénuphars habités par les tanches méfiantes, les grands fonds calmes explorés par les grosses carpes indolentes, les creux entre les grands herbiers animés par les bandes de gardons. Mais surtout, il s'était spécialisé dans la pêche de l'anguille , qu'il savait pêcher de jour comme de nuit, en tous temps, en toutes saisons, y compris en certaines périodes où il n'aurait pas dû.... mais la maréchaussée locale aimant aussi la matelote...
Cette spécialisation était née en même temps que se créait la renommée de l'Auberge des Pêcheurs, l'une découlant de l'autre.
Au début, et pendant plusieurs années, ils avaient été deux à ravitailler l'auberge. Son collègue, et rival, était un vieux bonhomme nommé Paulus, moitié clochard, moitié retraité, qui avait acheté un jour un vieux cabanon de pêcheur au bord de la rivière. Selon les quelques maigres bribes de confidence qu'il avait faites, il venait du sud de la France où il semblait avoir encore une vague famille. Dès son arrivée, il s'était révélé lui aussi un excellent pêcheur, presqu'aussi bon que Dédé. Les deux hommes semblaient entretenir des relations cordiales, mais un sourd antagonisme les opposait en réalité : il ne pouvait y avoir deux Rois dans l'arrière-salle de l'Auberge des Pêcheurs!
L'avantage était resté à Dédé! II le devait vraisemblablement à sa connaissance de la rivière, qui avait été pour ainsi dire son berceau. Mais Paulus comblait petit à petit ce handicap. Le climat se tendait entre les deux hommes, Dédé prenant de plus en plus ombrage des progrès de son rival.
Les choses en étaient là lorsque Paulus, pour une raison connue de lui seul, décida un jour de repartir d'où il était venu, sans prévenir personne. On en prit conscience un soir où Dédé s'était assis dans l'arrière-salle, avec les beloteurs, après avoir amené sa pêche à l'auberge, comme il le faisait habituellement tous les deux jours.
- Dis-donc, Dédé, demanda Germaine, t'as pas vu Paulus? Ça fait trois jours qu'on l'a pas vu.
- J'allais justement en parler, répondit Dédé. Moi aussi, ça fait plusieurs jours que je le vois pas, ni au bord de l'eau, ni chez lui. C'est étonnant!
- Ouais, dit un des beloteurs, je suis passé plusieurs fois devant son cabanon, il est toujours fermé.
- Bah! conclut un autre, je parie qu'il est reparti dans sa famille.
- C'est quand même bizarre, dit Dédé. Il a rien dit à personne.
- Tu sais bien qu'il était pas causant, reprit le premier beloteur. Il nous a jamais fait de confidences.
- En plus, il était pas d'ici, renchérit un autre. C'est normal qu'il en ait eu marre et soit reparti.
- Ouais, t'as sans doute raison, répondit Dédé, tandis que tout le monde opinait du bonnet.

La question était réglée. Seule Germaine arborait une mine inquiète.
- Moi, ça m'embête cette histoire, dit-elle en regardant Dédé. Si Paulus n'est plus là, comment j'vais faire, moi, pour avoir assez d'anguilles pour faire marcher mon restaurant, surtout qu'on est en pleine saison. Tu pourras jamais m'en fournir autant.
- T'inquiète donc pas, répondit Dédé en rigolant. J'en suis capable, surtout que j'viens d'découvrir un nouveau coin. Tu les auras tes anguilles, t'en auras même trop.
Venant d'un autre, une telle affirmation aurait fait rire. Mais Dédé était un grand pêcheur. On ne comptait plus les nouveaux procédés, les nouvelles astuces de bord de l'eau qu'il avait inventés. S'il avait été capable d'écrire, ses manuels de pêche lui auraient amené la fortune. Madame Germaine repartit donc vers ses cuisines, rassurée. Si Dédé le disait , il le ferait!
Effectivement, dans les semaines qui suivirent, Dédé tint parole.L'Auberge des Pêcheurs ne manqua jamais d'anguilles! Et pourtant, jamais encore, on n'avait atteint une telle demande. Madame Germaine avait même dû embaucher un cuistot et deux serveuses supplémentaires, car le flux des clients ne cessait de croître, attirés par la matelote qu'ils étaient, mais aussi par un fait divers qui alimentait depuis quelques semaines les conversations de la petite ville et regonflait le tirage anémique des feuilles de choux locales, tout en enflammant les imaginations habituellement éteintes par la monotonie campagnarde.
L'arrière-salle de l'auberge n'échappait pas à la règle. Même Alphonse avait quitté ses cuisines pour se joindre à la conversation.
- Quel grand malheur, tout de même, dit Germaine. Ce Paul était un gamin si gentil. Et il travaillait bien à l'école, il allait passer en cinquième, il avait eu deux fois les "félicitations".
- On sait pas si sa mère s'en remettra, dit Alphonse. Elle s'était pas inquiétée de pas le voir revenir à midi, ça lui arrivait de rester chez des copains. C'est seulement le soir qu'elle s'est mise à téléphoner chez tous ses camarades. Y'en avait pas un qui l'avait vu ce jour-là!
- Ouais, dit un beloteur, et quand i z'ont bien cherché, i z'ont vu qu'y avait plus ses affaires de pêche. Il aimait beaucoup la pêche, il y allait souvent.
- T'as dû le voir souvent toi Dédé, au bord de la rivière, interrogea Germaine.
- Oh oui, souvent. I faisait un d'ces raffuts, ç'aurait été difficile de pas l'voir.
- Et le jour de sa disparition, tu l'as pas vu?
- Non, ce jour-là, j'étais resté à la maison, à réparer mon matériel. Mais moi j'pense qu'il a bien pu s'noyer. Vous savez, c'est pas parce qu'on est en été et qu'les eaux sont basses. Y'a encore d'sacrés grands fonds avec des courants et des tourbillons traîtres comme tout.
- Mais, objecta un autre beloteur, on n'a pas retrouvé son matériel.
- II a pu tomber avec son matériel, répondit un second. C'qui est bizarre, c'est qu'depuis tout c'temps, on n'ait pas retrouvé son corps!
- Ce qui est encore plus bizarre, dit Madame Germaine, c'est que dix jours après, y ait encore eu une autre disparition vers la rivière. Pendant des années, personne s'est noyé dans la Douve et maintenant, deux coup sur coup, ça serait étonnant!
- Cette pauvre Mademoiselle Bellondrade, dit Dédé. C'est vrai qu'elle venait souvent promener son petit chien au bord de l'eau. Et toujours aimable, toujours un mot gentil en passant. Et pis, c'était une belle femme.
Tous les beloteurs acquiescèrent, l'air songeur et l'oeil allumé.
- C'est Antoinette, sa femme de ménage, qui a retrouvé le chien en train de hurler à la porte de la maison, le lendemain matin, continua Madame Germaine, rompant le silence rêveur des hommes.
- Ouais, les voisins l'avaient vue descendre vers la rivière, la veille, en fin d'après-midi, mais personne ne l'avait vue remonter.
- Remarquez, dit Dédé, en y r'pensant j'me dis qu'on a p't'être tort de penser qu'à la rivière. Si y s'étaient noyés, on aurait maintenant retrouvé les corps, au moins un des deux, en tout cas!
- Il a raison, renchérit un des beloteurs. Avec tous les gens douteux qui circulent en cette saison, i z'ont bien pu être les victimes d'un maniaque séquesuel.
- Un qui marcherait à voile et vapeur, alors, dit Alphonse, tandis que tous se mettaient à rire.
- Oh, Alphonse! s'exclama d'un air choqué Madame Germaine.
- Excusez-nous,Madame Germaine, dit Dédé, mais c'est vrai qu'maint'nant, faut s'attendre à tout.
- Et si Paulus n'était pas reparti chez lui, comme on l'a cru? dit tout-à-coup un des beloteurs.
Tous le regardèrent, interloqués.
- Ha ben, ça y est, voilà maint'nant qu'vous allez voir des disparitions partout, s'exclama Dédé,
- Et pis, c'est pas possible, objecta un second. Le Paulus, il a pas pu se noyer, i connaissait trop l'eau. Et si c'est un maniaque sequesuel, qu'est-ce que vous voulez qu'y fasse du vieux, ça s'rait pu un obsédé, ça s'rait carrément un fou, conclut-il en rigolant.
Tout le monde éclata de rire, même Madame Germaine.
- En tout cas, reprit l'aubergiste, quand l'hilarité générale calmée, ça commence à faire du bruit dans la région, tous les journaux en parlent.
- Ouais, on en a même causé à la télévision, sur FR3, hier soir. Et vous savez qu'y a un inspecteur de police de Paris qui vient d's'installer à l'Hôtel du Commerce. Il interroge tous les témoins.
- Toi qu'es toujours au bord de la rivière, Dédé, dit Madame Germaine, il va sûrement venir t'interroger.
- Bah! faut prendre les choses comme elles viennent. Et après tout, c'est bon pour le commerce, répondit Dédé en regardant l'aubergiste.

La journée avait été chaude. Dédé l'avait passée au bord de l'eau , comme il le faisait régulièrement. Il partait le matin au lever du jour, alors que les brumes s'effilochaient encore à la surface des eaux, son matériel à l'épaule, la musette contenant son casse-croûte de midi en travers de son dos. Pendant plusieurs heures, il faisait différents postes de pêche, s'éloignant quelquefois à plusieurs kilomètres de la ville, de façon à repérer et décourager les éventuels curieux qui auraient cherché à savoir où et comment il faisait ses pêches exceptionnelles. Lorsqu'il était bien sûr de n'être pas surveillé, il revenait sur ses pas, se dirigeait vers son coin privilégié. C'était non loin du pont, au premier coude de l'étroite vallée, caché de la ville et de la route à flanc de coteau par une avancée boisée. A cet endroit, la Douve s'élargissait en un large virage. Au sommet de la courbe, à l'extrême bord de l'eau, se dressaient deux trembles, dont les énormes racines plongeaient dans l'eau. Un courant large et puissant y laminait la rive.
Ce que Dédé était le seul à savoir, c'est que ce courant avait, d'année en année, complètement creusé sous la berge, sur une profondeur de plusieurs mètres, créant ainsi une véritable grotte, étayée par les racines des deux grands arbres. En hiver, la cavité était totalement submergée par les eaux, mais en été, la partie supérieure en était libre et on pouvait y pénétrer en plongeant sous les racines. Dédé avait découvert cette grotte alors qu'il était tout gamin, un été, par hasard, un jour où il s'était mis à pour poursuivre de toutes jeune poules d'eau qu'il avait vu disparaître sous les grandes racines. Il n'en avait parlé à personne, pas même à son père. Et c'était là, sous les racines, dans cette énorme cavité qu'il réalisait ses miraculeuses levées d'anguilles.

Mais, ce jour-là, depuis plusieurs heures que ses lourdes cannes surplombaient l'eau, les longues piques métalliques de leurs supports poignardant profondément le sol meuble de la berge, le fil tendu des lignes disparaissant dans les profondeurs, sous les racines, il n'avait encore eu aucune prise. En temps normal, sa bourriche aurait déjà grouillé d'une masse gluante de lourdes anguilles bien grasses. Quelque chose n'allait pas....

Dédé se leva de l'herbe épaisse où il était assis et se mit à plier méthodiquement son matériel, enroulant les lignes, repliant les cannes, essuyant soigneusement le métal acéré et brillant des longues piques des supports de cannes. Il avait toujours été très méticuleux.
Son remballage terminé, il se releva en se frottant les reins, faisant un rapide mais complet tour d'horizon. Les berges visibles étaient totalement désertes. Rapidement, Dédé quitta ses bottes, ses chaussettes , sa chemise, son pantalon, ne gardant que son slip. Puis il se mit à l'eau, se laissant glisser le long des racines. Il se maintint un court instant en surface, le temps de jeter un dernier coup d'oeil aux alentours. Une forte inspiration et il plongea, sous le mur de racines.
Lorsqu'il émergea de l'autre côté, à l'entrée de la cavité, il ferma les yeux un instant, afin de s'habituer à la pénombre glauque qui y régnait. Il les rouvrit bientôt. En face de lui, alignés, trois crânes blanchâtres et luisants lui souriaient de toutes leurs dents. Trois squelettes, coincés parallèlemen dans les racines, se prélassaient mollement à la surface de l'eau de la grotte, dans un doux clapotis.
Le plus éloigné devait être là depuis plus longtemps que les autres. Aucun lambeau de vêtement n'adhérait plus à ses os ceux-ci commençaient à se recouvrir d'un léger duvet d'algues verdâtres, tel les premiers cheveux d'un nourrisson. Une vieille botte de pêcheur enserrait encore les os du pied droit. Le second, plus petit, était moins ancien. Quelques lambeaux de vêtements y adhéraient encore. On pouvait reconnaître les restes d'un short de gamin, d'une chemisette à carreaux. Encore accrochées aux os des pieds pendaient des chaussures de basket.
Le plus proche était manifestement le plus récent . Au sommet du crâne ondulaient encore quelques longues touffes de cheveux blonds. Des pans encore très reconnaissables d'un corsage et d'une longue jupe bleue se balançaient doucement au gré du courant. Deux longs bas noirs flottaient autour des os des deux jambes et une petite culotte de satin rosé recouvrait encore le bassin comme pour une érotique mise-en-scène macabre. Entre les côtes , quelques lambeaux de cartilage pendaient encore, suçotés par de petit vairons turbulents.
Dédé avait compris. Même le dernier cadavre n'avait plus de chair. Les anguilles avaient tout bouffé, jusqu'à l'os, c'était le cas de le dire. Et leur habituel bataillon glouton, ne trouvant plus table garnie, avait fui le garde-manger vide, allant chercher pitance ailleurs. Et c'est pourquoi, au lieu des très nombreuses prises habituelles, il se retrouvait bredouille.
Remonté sur la rive, il se rhabilla promptement, puis s'assit dans l'herbe, l'air pensif. Il allait devoir faire quelque chose! C'est qu'il avait des obligations!
Maintenant, le soir tombait. Dans ce fond de vallon, il commençait faire sombre. Au bout d'un moment, Dédé se leva et commença à rassembler ses affaires, se préparant au départ. Manifestement, il avait pris une décision.
Comme il se redressait pour partir, son regard se porta au loin, le long de la rive. Il tressaillit. La silhouette d'un pêcheur solitaire venait vers lui, le long de la berge déserte. Dédé sembla réfléchir un instant puis, après avoir scruté les alentours, il reposa soigneusement ses affaires et se rassit.
Maintenant il attendait....
....... près de sa main, dans l'herbe verte, la pique luisante d'un support de canne brillait comme une baïonnette!