MENACE INTIME (2e chapitre)
Lorsqu'avec son mari, vêtue
d'une ample veste,livide, échevelée au milieu de la pièce, la femme se fut assise au au
milieu du sofa, comme le soir tombait, le commissaire, sombre, arriva. Au pied, Noir et
Blanchard l'accompagnaient, en une morne peine. On voyait que la jeune femme venait de
subir une forte émotion dont elle se remettait à grand-peine.
- Asseyez-vous, invita le commissaire. Racontez-moi ça.
- Voilà, commença le mari, ma femme ...
- Non, l'interrompit Balèze-Navet , je sais que votre épouse a subi un choc , mais il
faut que ce soit elle qui parle, c'est nécessaire.
- J'étais... enfin je me trouvais... c'est pas facile à dire, bégaya la jeune femme,
tandis que ses joues livides se teintaient de rose.
- Allez, ma chérie, il faut le dire, l'exhorta son mari.
- Oui, oui, nous savons, vous étiez au WC, l'aida le commissaire avec un tact très
professionnel.
- C'est ça, murmura la jeune femme, en baissant la tête, gênée.
- Et alors? la pressa le commissaire, qui avait toujours su encourager les témoins
avec un grand doigté.
- Eh bien, j'ai entendu un bruit, une sorte de gargouillement sous moi , alors je me
suis levée pour regarder et ... et...
La pauvre femme s'était remise à trembler et n'arrivait plus à sortir un mot.
- C'est moi qui vais vous raconter la suite, intervint le mari d'une voix tremblante.
D'après ce qu'elle a réussi à me raconter, lorsqu'elle s'est levée, elle a senti un
brusque courant d'air sous elle et, en se retournant, elle a vu, dans la cuvette, une
gueule armée de dents, qui a aussitôt disparu. Elle a poussé un grand cri et est sortie
en courant. Je suis venu immédiatement, j'ai ...
- Une gueule, s'exclama le commissaire. Vous voulez dire un animal? Vous plaisantez ou
quoi?
- Est-ce que j'en ai l'air, s'indigna l'homme. Lorsque j'ai regardé d ans la cuvette,
il n'y avait plus rien , mais il restait quand même, à la surface de l'eau, une touffe
de poils que les dents du monstre avaient dû arracher. Et la fesse de ma femme porte
une longue estafilade .
- C'est un canular, vous vous foutez de moi! gronda Balèze-Navet , l'air
cependant incertain.
- Puisque vous ne voulez pas nous croire, rétorqua l'homme, maintenant rouge de
colère, nous n'avons rien à faire ici. Allez viens, ma chérie , dit-il en prenant sa
femme par le bras et en la guidant vers la porte.
Quand le commissaire eut regagné son bureau, l'air songeur, les deux inspecteurs sur
ses talons, il les interrogea.
- Qu'est-ce que vous en pensez? leur demanda-t-il. Ce n'est pas possible ?
Il était tellement abasourdi qu'il en devenait presque aimable .
- Ben, Patron, répondit Noir, ça paraît incroyable, c'est sûr, mais ça expliquerait
beaucoup de choses.
-Oui, c'est pour ça qu'on n'a rien retrouvé et que personne n'a rien vu , renchérit
Blanchard.
- Mais enfin, dit le commissaire, vous me voyez dire aux journalistes que c'est une
bestiole qui se promène dans les WC de la ville : je vais avoir l'air ridicule.
Les deux inspecteurs se gardèrent bien de répondre.
- En tout cas, reprit le commissaire, vous ne dites rien à personne ce soir . On verra
demain.
Le lendemain, dès la première heure, ce qui lui arrivait rarement , car il prétendait
que même les heures d'embauche devaient être hiérarchisées, le commissaire avait déjà
gagné son bureau. Il y avait maintenant une bonne demi-heure qu'il hésitait, ne sachant
s'il devait avertir le maire et convoquer les journalistes, lorsqu'on frappa à la
porte.
- Monsieur le commissaire, annonça le planton planté sur le seuil, on vient de
recevoir un coup de téléphone. On a retrouvé un autre macc .. euh... cadavre.
- Où sont les deux inspecteurs? demanda le commissaire en se levant brusquement .
- Ben, i sortaient juste avant qu'on reçoive le coup de fil...
- V ite, rattrapez-les, hurla le commissaire au planton qui détala comme un zèbre ...
dès qu'il eut réalisé ce qui lui était demandé.
Le commissaire le suivit, beaucoup plus posément et s'enquit auprès du standardiste de
l'adresse de la dernière victime. Lorsqu'il arriva sur le seuil du commissariat, prêt à
sortir, il faillit être renversé par Noir et Blanchard qui revenaient en courant,
suivis par le planton tout essoufflé.
- Allez, en route, ordonna le commissaire, 13 rue des Martyrs. On a trouvé une
nouvelle victime.
Lorsqu'ils arrivèrent à destination, l'attroupement habituel les attendait en bas de
l'immeuble, contenu par le service d'ordre. L'appartement en cause se trouvait au
rez-de-chaussée, au fond du couloir. En passant devant la loge de la concierge, le
commissaire et les inspecteurs entendirent des bruits de vomissements douloureux .
Devant la porte, les deux agents qui les attendaient étaient verts. Une forte odeur
douceâtre de décomposition flottait dans l'air, sortant par larges bouffées de
l'appartement ouvert.
- Où se trouve le corps, demanda le commissaire.
- Dans les WC, au fond du couloir, monsieur le commissaire, mais, je vous préviens,
c'est pas beau à voir, répondit le moins vert des deux agents, tandis que son collègue,
la main sur la bouche, réprimait à grand-peine un haut-le-coeur dévastateur.
- C'est bien ma veine, moi qui n'ai pas encore pris mon petit déjeuner , chuchota
Blanchard à Noir, tandis qu'ils suivaient le commissaire dans un couloir de plus en
plus pestilentiel.
- Te plains pas, rétorqua l'autre, ça vaut p't-êt ' mieux!
Lorsqu'ils se présentèrent à la porte des toilettes, un spectacle digne des meilleurs
tableaux de Goya leur sauta au visage. Le cadavre d'un homme d'une cinquantaine
d'années, vêtu d'un pyjama rayé, était assis sur le siège. Les chairs ayant été
totalement dévorées depuis la ceinture jusqu'à mi-cuisses, les restes du corps avaient
glissé et s'étaient tassés, les os du bassin reposant au fond de la cuvette, dans la
sanie. Le torse avait basculé en avant, le menton sur la poitrine. Le tout était dans
un état de putréfaction avancé , les yeux commençaient à couler des orbites et il se
dégageait dans le petit local une puanteur si forte qu'elle en devenait quasi- palpable
.
Sans s'être concertés, les trois hommes firent un demi-tour synchronisé et foncèrent
dans le couloir, dans une précipitation plus proche de la panique que du repli
stratégique. Ils ne s'arrêtèrent pas à la porte, mais, réussissant à grand-peine à
modérer leur allure, ils allèrent jusqu'à la sortie de l'immeuble où ils se mirent à
pomper l'air frais, tels des noyés repentis.
Lorsqu'il eut enfin récupéré, le commissaire, encore tout pâle , ordonna aux deux
inspecteurs :
- Faites venir les gars du labo et dites au médecin légiste que je veux son premier
rapport dès cet après-midi sur mon bureau. Interrogez aussi les voisins et la
concierge, à tout hasard. Je rentre. Je vous verrai cet après-midi.
Il monta précipitamment dans la voiture de service qui repartit à toute allure,
manquant de peu un vieux pépé qui traversait la rue pour venir aux nouvelles.
- Dis donc, dit Noir à son collègue en essayant de rire, mais sans vraiment y
parvenir, pour une fois que le grand chef se déplace, il est servi!
- Ouais, répondit Blanchard, je parie qu'on le reverra pas de sitôt sur le terrain.
Mais pour une fois, je le comprends.
Dès deux heures, les deux inspecteurs se présentaient au bureau du commissaire. Il
faut dire que leur déjeuner avait été rapide , car ni l'un ni l'autre n'avait eu très
faim.
- Alors, interrogea le commissaire. Qu'avez-vous appris?
- C'est la concierge qui a appelé la police. Il y avait trois jours qu'elle n'avait
pas vu son locataire, un célibataire qui habitait là depuis plus de dix ans. Le
troisième jour, elle est allée voir, surtout qu'elle commençait à sentir une drôle
d'odeur, comme..
- Oui, passons, intervint le commissaire , on sait , on sait....
- Bref, elle s'est décidée à appeler Police-Secours .
- Cette fois, c'est sûr, Patron, dit Blanchard , la femme d'hier avait raison , c'est
bien une saloperie de bestiole.
- En effet, il ne semble y avoir aucun doute, admit le commissaire, le rapport du
médecin-légiste le confirme. L'homme était cardiaque, d ès la première morsure, il a eu
une attaque et est mort immédiatement. Ce qui fait que le monstre a pu le dévorer tout
à son aise. Quelle horreur!
Cependant, le tueur desWC n'étant pas un psychopathe, mais un animal, le commissaire
devait bien s'avouer qu'il était grandement soulagé : son honneur était sauf. Mais ses
vacances étaient quand même foutues! Ce qui n'arrangeait pas son humeur.
Le Conseil Municipal, mis au fait par le commissariat, fit donc appel aux lumières de
ces Messieurs du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris.
Lorsqu'ils eurent lu tous les rapports, les zoologistes furent assez rapidement
d'accord. Trois jours après qu'on leur eut soumis le problème, pendant lesquels ,
heureusement, on ne déplora pas de nouvelle victime, le directeur du muséum, l'illustre
professeur Fabre-Criquet , au milieu d'un aéropage de distingués confrères, lors
d'une session extraordinaire du Conseil à laquelle assistaient le commissaire, ses deux
inspecteurs et un représentant du ministère de l'Intérieur, présenta ses
conclusions.
- Mesdames, messieurs, commença le Professeur. Mes distingués collègues et moi-même
sommes d'accord sur le fait que l'animal en question ne peut-être qu'un spécimen de
l'espèce "Anguilla anguilla " (Linné 1758), autrement dit une anguille.
- Une anguille.. s'exclamèrent plusieurs voix incrédules.
- Oui, j'ai bien dit : une anguille, confirma le Professeur, impavide. Mais une
anguille absolument énorme, si l'on en juge par les blessures qu'elle inflige.
- Mais, Monsieur le Professeur, argumenta le Maire, comment une anguille pourrait-elle
devenir de cette taille?
- Là, répondit l'homme de sciences, nous entrons dans le domaine des pures hypothèses.
Mais tous les experts consultés penchent pour une mutation sauvage, entendez
non-naturelle , induite par l'absorption accidentelle par l'animal d'une substance
chimique ou même radio- active . Je penche moi-même pour cette hypothèse. On rejette
tellement de "saletés" dans les rivières de nos jours que tout est possible.
- Est-ce à dire, Monsieur le Professeur, s'enquit le représentant du Ministère, que
vous pensez qu'il puisse y avoir bientôt d'autres mutations du même genre?
- On ne peut être sûr de rien, supputa le Professeur, mais les risques d'une autre
mutation de ce genre sont absolument infimes. Pour ma part , je trouve déjà merveilleux
de pouvoir assister à la concrétisation d'une telle improbabilité.
- Merveilleux, merveilleux... II en a de bonnes! II n'a pas ses toilettes à Bondy,
lui! Et ça l'empêchera pas de partir en vacances, grommela le Commissaire, tandis que
l'auditoire s'agitait en murmurant .
- J'entends merveilleux au sens strictement scientifique, corrigea Fabre-Criquet , qui
n'avait pas été sans remarquer les réactions suscitées par sa déclaration un peu trop
enthousiaste et essayait maladroitement de se rattraper.
- Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer aussi péremptoirement qu'il s'agit d'une
anguille, demanda un Conseiller, enseignant de son état et sceptique de nature.
- Mais parce que tout correspond, rétorqua le Professeur. L'anguille est un poisson
lucifuge, donc rien d'étonnant à ce que le monstre se soit réfugié dans le dédale
obscur des égoûts et canalisations d'évacuation . Son corps souple et fusiforme
lui permet d'emprunter n'importe quelle canalisation, aussi coudée soit-elle. D'autre
part, la façon d'attaquer les victimes correspond tout-à-fait au style
d'anguilla- anguilla : elle saisit ses proies par le ventre, en s'élevant du fond
vers la surface, ses dents s'incrustant dans la partie molle située en avant de l'anus,
son attaque étant presque toujours mortelle.
- Mais, réinterrogea le même conseiller, comment cet animal peut-il remonter dans des
canalisations verticales?
- Ouais, surtout qu'elles doivent être plutôt glissantes, glissa Noir à son
collègue.
- Vous savez, les anguilles sont des animaux qui ont un corps très musculeux . En se
gonflant pour épouser totalement le conduit et faire fort sur les parois, l'animal doit
être capable de remonter à peu près partout . Nous en avons d'ailleurs la preuve!
- Monsieur le Professeur, demanda le délégué ministériel, pensez-vous que cette
nouvelle espèce puisse se reproduire?
- Bien que nous lui ayions donné le nom de " Mutansis anguilla culum devoranta Bondy"
....
- Plus prosaïquement "Anguille mutante bouffe-cul de Bondy", souffla un latiniste à
son voisin.
- Heu... nous ne sommes pas du tout sûrs qu'il puisse y avoir nouvelle espèce, autrement
dit reproduction, répondit le Professeur.
- Ce que nous devons de toute façon empêcher, affirma le commissaire.
- Là, le pronostic vous est plutôt favorable, affirma le Professeur avec un sourire
contraint. Pour qu'il y ait une chance de reproduction, il faudrait d'abord que ce fut
une femelle, ce qui n'est pas certain. D'autre part, comme vous le savez sans doute,
l'anguille femelle arrive à maturité sexuelle au bout de dix à dix-huit ans et elle
doit alors se rendre dans la mer des Sargasses, au large des Antilles. Et nous
reverrions quelques dizaines de ses descendants regagner nos côtes quelques années plus
tard. Mais nous disposons vraisemblablement de plusieurs années avant que cela
n'arrive.
- Mais il se pourrait, intervint un des collègues de Fabre-Criquet, que la mutation
ait accéléré la maturité sexuelle de l'animal.
- Surtout avec le "régime" qu'elle suit actuellement, souffla Blanchard à son
collègue.
- C'est vrai, c'est vrai, concéda le Professeur, son visage s'éclairant légèrement à
cette pensée.
- Autrement dit, intervint le Maire, il nous faut supprimer cette bestiole le plus
rapidement possible.
- Exact, confirma le Professeur. Bien que, murmura-t-il d'un air chagrin, d'un point
de vue purement scientifique, il soit dommage de supprimer cette potentialité d'une
espèce nouvelle.
- Et, selon vous, demanda le délégué du Ministère, comment peut-on s'y prendre?
- Alors ça, rétorqua Fabre-Criquet d'un air brusquement réjoui, nous n'en avons aucune
idée!
(à suivre)