LA PAIX DES CURES.

Madame Béjoie chantonnait dans son bain. Non que madame Béjoie fût une femme particulièrement expansive, mais ce jour du trente-et-un août était un grand jour pour elle :  le Docteur Galand lui avait annoncé la veille qu'aujourd'hui allait être la fin de sa cure et qu'elle allait avoir le droit d'accéder au traitement spécial.
Depuis très longtemps, elle souffrait de douleurs rhumatismales des bras et des jambes. Mais, avant la mort d'Adhémar, son défunt mari, elle n'aurait jamais envisagé de faire la moindre cure. Elle s'était toujours voulue une femme digne et une digne épouse. Elle avait toujours eu une conduite exemplaire, tenant le ménage, faisant la cuisine, toujours attentive au moindre désir de son époux. Ainsi qu'il le lui répétait, la vie conjugale devait être une vie de dévouement au service du conjoint. Elle avait donc refoulé tous ses désirs personnels. Ainsi, bien qu'Adhémar, inspecteur des impôts de son métier , n'ait plus connu le moindre redressement (autre que fiscal) après sa trente-cinquième année, elle n'aurait jamais eu l'idée de prendre un amant! Elle vivait dans l'ombre du grand homme!
Aussi, lorsqu'à l'âge de cinquante-neuf ans, un rhume mal déclaré - un comble pour un inspecteur des impôts - avait emporté le cher époux, alors qu'elle-même allait en avoir cinquante-trois, elle avait été totalement désemparée. Il lui avait fallu apprendre à vivre pour elle-même.
Mais l'apprentissage de la liberté est un apprentissage facile et grisant. Elle avait enfin pu planter ses fleurs préférées dans le jardin de son pavillon, s'abonner à France-Loisirs, participer à ces merveilleuses excursions en car du troisième âge, si agréables ( neuf dixièmes trajet, un dixième visite). Et surtout elle avait enfin pu se laisser aller à toutes ces choses que permet la vie en solitaire : regarder la télé et dormir jusqu'à la fin des programmes, se lever très tard, manger à n'importe quelle heure et péter sans retenue sans autre risque que celui d'effrayer le chat (qui s'y était d'ailleurs très vite habitué). Elle avait même découvert, grâce à l'obligeance d'un voisin quinquagénaire, et sans en abuser, que les caractéristiques sexuelles de son époux n'étaient pas la règle!
Mais surtout, depuis cinq ans qu'elle était "déshadémarisée" et sans famille, une de ses plus grandes joies avait été son mois de cure annuel. C'était sur les conseils de son médecin traitant qu'elle venait en cure à Lonzac, petite station thermale quasi confidentielle de la France profonde. Dès la première année elle avait logé à l'hôtel "Cure et Nature" , un ancien presbythère transformé, qui fleurait encore bon l'ecclésiastique de campagne et le vieux cierge patiné. Elle y était maintenant une habituée et en connaissait tout le petit monde. Aussi sa joie d'être bientôt complètement guérie se tempérait-elle du regret de ne plus revenir en ces lieux l'année prochaine. En descendant l'escalier, elle ne put s'empêcher de caresser les belles boiseries dont la patine, les éraflures, les petites blessures du temps lui étaient devenues si familières.
Cependant, la vue de ses amis déjà installés dans la salle à manger pour le petit déjeuner chassa cette bouffée de nostalgie et c'est toute guillerette qu'elle s'avança vers sa table habituelle. Son amie, madame Dodin, accompagnée de sa jeune fille, fraîche célibataire de quarante ans , ainsi qu'un autre curiste, monsieur Baudoit, l'attendaient avec impatience.
- Bonjour, dit-elle en s'avançant pour embrasser les deux femmes et serrer la main de leur compagnon.
- Alors, demanda madame Dodin, la mine gourmande, quel effet cela fait de savoir qu'on va être définitivement débarrassée de ses vieilles douleurs?
- Définitivement, c'est peut-être vite dit, intervint monsieur Baudoit d'un air sceptique.
- C'est parce que vous êtes nouveau que vous dites ça, protesta Eulalie, la fille de madame Dodin
- Oui, renchérit madame Béjoie, non seulement le docteur Galand le garantit, mais jamais aucun curiste ayant reçu le traitement spécial n'a eu à revenir en cure.
- Justement, objecta monsieur Baudoit, aucun de ses malades n'a pu nous le confirmer.
- Mais vous savez bien, comme le docteur l'explique tous les ans, en début de cure lors de sa conférence à tous les patients, que son traitement secret est à la fois médical et psychologique. Les malades traités ne doivent rien en savoir à l'avance, affirma madame Dodin.
- C'est vrai, sinon le traitement échouerait, confirma madame Béjoie. C'est d'ailleurs pour ça que le docteur exige que les malades partent directement après, de l'établissement même et ne reprennent plus contact avec les autres curistes.
- Il administre seul le traitement, un jour de fermeture hebdomadaire, pour préserver le secret, conclut Eulalie.
- ... et aussi, il ne choisit que des curistes robustes et  bien en chair, car il faut pouvoir supporter le traitement...oui, oui, je sais tout ça! Cequi fait que les maigres comme moi n'y auront jamais droit! Vous trouvez ça juste!
Ses interlocutrices ne répondant pas, il continua en bougonnant, décidément désagréable :
- Tout ça dans un sous-sol bouclé comme une chambre forte où personne d'autre que lui ne met jamais les pieds, ça ne vous paraît pas bizarre?
Les trois femmes échangèrent le sourire légèrement excédé des initiés en butte aux questions idiotes du béotien.
- Beaucoup de ses collègues voudraient bien s'approprier sa découverte, expliqua madame Béjoie,d'un ton légèrement condescendant. Il aurait pu faire fortune, s'il avait voulu, il a même eu des propositions des Américains... mais il a toujours refusé.
- Oui, c'est un véritable génie, continua madame Dodin d'un air pénétré. L'argent ne l'intéresse pas. Et puis on dit qu'il ne veut pas partir à cause de sa passion.
- Quelle passion ? interrogea monsieur Baudoit.
- Vous savez bien qu'il est passionné d'aquariophilie.  Mademoiselle Julie, l'infirmière en chef, m'a confié que trois murs de son salon sont d'immenses aquariums emplis de poissons de toutes les espèces, répondit Eulalie, l'air admiratif.
- Il ne s'est même jamais marié, renchérit madame Béjoie, il ne vit que pour deux choses : ses malades et ses poissons!
- Quel dommage, un si bel homme, murmura mademoiselle Dodin d'un air rêveur et rougissant.
- Peut-être qu'il élève seulement des poissons arthritiques, dit monsieur Baudoit, se mettant à ricaner ... avant d'arrêter brusquement devant le regard réprobateur des trois femmes.
- En tout cas, il pourrait appliquer son traitement à tous les malades, s'il était aussi bien que vous le dites, continua-t-il d'un air triomphant.
Les femmes le regardèrent de nouveau avec commisération.
- Le Docteur a souvent expliqué que son traitement était très délicat, expliqua madame Béjoie d'un air pénétré, et malheureusement, tout le monde ne peut le subir, seules quelques personnes sont susceptibles de le recevoir. Il est le seul à pouvoir déterminer qui et quand.
Monsieur Baudoit, visiblement vaincu se tut et porta son bol de café à ses lèvres, mettant ainsi fin à la polémique. Le reste du petit déjeuner se passa en discussion banale: mi-ragots, mi-météo!
- Hé bien mes chers amis, dit enfin madame Béjoie, plus émue qu'elle ne voulait bien le montrer, j'ai rendez-vous à neuf heures, je vais donc devoir partir. Au revoir. Peut-être pourrons-nous nous revoir si vous aussi avez la chance un jour d'être choisis par le Docteur.
- Souhaitons-le, répondirent en chœur ses interlocuteurs, au milieu des effusions tapotantes et des baisers chuintant dans le vide.
Ses bagages avaient été descendus et tout le personnel était là pour saluer son départ. Après avoir réglé sa note, elle distribua de généreux pourboires qui lui valurent des adieux chaleureux et sincères. Elle permit même à Alphonse, le réceptionniste, de l'embrasser.  Fidèle au poste, il avait toujours su, au cours de toutes ces années, lui procurer quelques jouissances essoufflées les jours de trop grand vague à l'âme. Sentant l'émotion la gagner, elle s'enfuit vers le taxi qui l'attendait et s'engouffra par la portière ouverte, ne se permettant de regarder par la vitre que lorsque le véhicule eut tourné le coin de la rue.
Lorsque la grosse Mercedes la déposa devant le grand escalier de l'établissement thermal, le docteur Galand, sobrement élégant, comme à son habitude, l'attendait en haut des marches. Toujours aussi courtois, il l'accueillit par un baise-main et lui recommanda de renvoyer le taxi : le traitement prendrait un certain temps et il serait très facile d'en appeler un autre plus tard. Il l'aida ensuite à porter ses valises à l'intérieur.
- Ma chère, lui dit-il lorsqu'elle voulut déposer ses bagages dans le petit salon de l'entrée, il vaut mieux que nous les emmenions car vous ne repasserez pas par ici. Vous partirez en bas (et à ces mots, il eut un petit rire).
Il la précéda alors au fond du couloir, vers cette mystérieuse porte menant au sous-sol qu'elle avait toujours vue fermée et qu'il déverrouilla. Il s'effaça pour la laisser passer et reverrouilla avec soin la lourde porte. Ils se trouvaient en haut d'un escalier. Reprenant la tête, le docteur descendit devant elle. Une dizaine de marches les amenèrent dans une vaste salle carrelée de blanc.
Posant sa valise, madame Béjoie regarda autour d'elle avec curiosité. La pièce était vaste, occupée en son centre par un grand bassin, une sorte de piscine. L'eau qui l'emplissait, légèrement verdâtre, ne laissait rien voir, la surface en était calme mais on aurait dit que la masse était agitée d'une légère houle. Sur le mur opposé, deux portes, l'une ouvrant vraisemblablement sur un grand placard, la seconde avec un système de fermeture rappelant les chambres frigorifiques. Entre les deux portes, une petite vitrine contenait quelques flacons, ainsi que des seringues. Aucun meuble, sinon une sorte de brancard monté sur roues.
- Est-ce que je vais devoir descendre dans ce bassin, demanda madame Béjoie, intriguée.
- Pas encore, pas encore, lui répondit le docteur en souriant. Auparavant je dois vous faire une piqûre et vous préparer. Déshabillez-vous et étendez-vous sur la table roulante.
Madame Béjoie entreprit de se déshabiller, étonnée qu'il n'y eut aucun porte-manteau dans la pièce. Comme elle le faisait remarquer au docteur, occupé à remplir une seringue d'un liquide incolore, il lui répondit qu'elle n'avait qu'à les mettre par terre, que cela n'avait pas d'importance. Bien que contrariée de devoir froisser sa robe, elle n'osa protester .... c'était le Docteur... Lorsqu'elle fut étendue nue sur la civière, le docteur s'approcha et lui fit une piqûre dans le bras. Etonnée qu'il ne fasse aucune désinfection, elle allait lui en faire la remarque lorsque, ayant posé la seringue, il alla à ses vêtements posés au sol, les ramassa en bouchon et se dirigea vers la porte du placard.
- Mais, doct.... voulut-elle protester.... mais elle ne put en dire plus.
Un engourdissement général l'empêchait de parler. Elle ne put que le suivre de ses yeux écarquillés, impuissante. Avec un étonnement grandissant, elle le vit ouvrir le grand placard pour y jeter en vrac ses vêtements et ses valises, au milieu d'autres vêtements et d'autres valises entassés là.
Alors, dans un dernier éclair de lucidité, la pauvre femme comprit. Une vague de terreur l'envahit... trop tard, elle sombrait dans le néant.
Posément, en sifflotant, le docteur referma le placard, empoigna la table roulante, la poussant avec son chargement vers la deuxième porte qu'il ouvrit. A l'ouverture, l'éclairage s'alluma automatiquement. Comme s'en serait sans doute réjouie madame Béjoie, elle avait deviné juste : il s'agissait bien d'une chambre frigorifique.
Le long du mur de gauche, une solide table de découpage, avec sa panoplie de couteaux, hachoirs et couperets. Au centre de la pièce, pendus au plafond sur des crochets enfoncés dans la nuque, trois cadavres dodus s'alignaient comme des quartiers de boeuf chez le boucher. Deux hommes et une femme. Si madame Béjoie avait pu ouvrir les yeux , elle aurait certainement été toute heureuse de reconnaître ses anciens amis curistes, ayant eu avant elle la chance d'être choisis par le Docteur pour son traitement final.
Les deux cadavres masculins étaient entiers, mais le cadavre féminin, plus près de la porte,n'avait plus de bras. Cependant, la congélation avait joué son rôle et les plaies étaient propres. Le docteur poussa la civière jusqu'au fond, puis prenant à bras-le-corps madame Béjoie , qui n'aurait sans doute jamais espéré se retrouver un jour dans ses bras, il la suspendit derrière les hommes, à un crochet libre. Cela fait, il revint vers le premier cadavre féminin, le décrocha et le roula vers la table de découpage où il l'étendit. S'armant d'un lourd couperet, en deux coups précis trahissant une longue pratique, bien que la congélation ne facilitât pas les choses, il détacha la jambe gauche au niveau de l'aîne. Puis, ayant raccroché le corps maintenant plus léger, il sortit avec le membre découpé et la civière, refermant soigneusement la porte.
La jambe sous le bras, toujours sifflotant, il se dirigea vers le bassin central et pressa un interrupteur. Des projecteurs illuminèrent l'eau du bassin et, dans un bouillonnement d'écume, une cinquantaine de pirhanas montèrent à la surface, le saluant d'un concert de claquements de mâchoires.
- Bon appétit, mes chéris, dit-il avec un grand sourire, en lançant le membre grassouillet au milieu de la meute.
L'air passionné, il resta à contempler béatement la ruée dévorante des petits monstres que la chair congelée ne semblait pas ralentir. Bientôt complètement récurés, les os de la jambe descendirent mollement rejoindre la couche d'ossements blanchis recouvrant le fond du bassin.
Rassasiés, les pirhanas nageaient maintenant paresseusement de long en large.
- Nagez bien, mes petits, leur cria affectueusement le bon docteur, papa Galand a fait son marché, vous mangerez bien cet automne!
Et, après un dernier regard heureux à ses chers pensionnaires, le docteur Galand éteignit la lumière et reprit en sifflant gaiement l'escalier qui le ramenait vers ses chers malades.