Bébétude
Naître ou ne pas naître, ce n'est plus la question... ça y est.... je
suis né!
J'étais pourtant bien. Avant.
Enfin presque! Elle ne sait pas s'asseoir. Elle se laisse tomber, d'un coup! A chaque
fois, la secousse me donnait le hoquet.
Désagréable !
Et Elle! Elle prenait un air ravi, posait la main sur son ventre :
- Chéri! Vite, vite! Viens voir. Il bouge...
Et Lui, l'air aussi niais, la main posée sur la sienne :
- Ah oui! C'est formidable! Il bouge...
Tu parles!
C'est là que j'ai commencé à avoir un léger doute. Sur leurs capacités mentales!
Elle aurait même voulu que je parle à ma - future - soeur. Céline.
- Chérie, viens... Là... mets ton oreille... écoute ton petit frère!
Eh oui, ils savaient déjà que j'étais un garçon. L'échographie! Plus de vie privée
foetale! Plus question de leur faire la surprise!
Au début, quand Elle se déplaçait, en chaloupant, c'était très agréable. J'étais
bercé, balancé.
Sauf quand Elle se cognait. Mais ça n'a pas duré. Elle s'est habituée à son nouveau
tonnage!
Il y avait aussi les séances d'accouchement sans douleur . L'entraînement. J'aimais
bien. La respiration haletante. Cette succession de petites secousses, ça me donnait
toujours envie de rire. Les commentaires, aussi!
Elle : fffu..fffu..fffu...
Lui : ouiii...c'est çaaaa... allez, avec moi.... bbbou...bbbou...bbbou...
Le spectacle à domicile!
Quelquefois, les grands-parents -
enfin, les futurs grand-parents - étaient en visite. Sa famille, à Elle. Les
grands-parents, de sa famille, à Lui, habitaient trop loin. Se déplaceront pour la
naissance.
La grand-mère assistait. Son devoir! Faire profiter de son expérience!
- Je sais ce que c'est qu'avoir des enfants, moi!
( Un seul: Elle. Sous césarienne.)
Lui perdait son calme. Devenait bizarrement irritable.
Le grand-père ne se mêlait pas de ces histoires. Affaires de femmes! Il restait devant
la télé. Il aurait bien aimé que son gendre en fasse autant. Lui tienne compagnie.
Grand-mère prenait toujours ma défense. Je ne lui avais rien demandé!
- Vous allez le traumatiser, ce pauvre enfant! Accouchement sans douleur! Pfff. . . Je
vous demande un peu! De mon temps ......
De son temps... quoi? On n'a jamais su!
Lui grommelait, entre ses dents. Ne se rassérénait qu'au départ de la grand-mère.
Régulièrement, Elle et moi - Lui avait
accompagné une seule fois, puis n'était plus revenu - on se rendait à la Maternité. Les
cours! L'hygiène de la grossesse, le régime, les exercices musculaires... avec les autres
parturiantes.
Chic, non?
- Alors, comment ça va aujourd'hui?
- Ne m'en parlez pas! Ce petit coquin me donne constamment des coups de pieds. Et vous?
- Je suis énorme! C'est affreux! Regardez ça!
- Est-ce qu'il bouge, la nuit?
- Je ne peux plus conduire, je n'arrive plus à me loger derrière le volant!
- C'est mon mari qui doit tout faire à la maison.
- Vous avez bien de la chance. Moi, je dois me débrouiller seule.
- Ils nous font des enfants... et après...
Mais, vers la fin, Elle ne se déplaçait
presque plus, même dans la maison.
Tout le jour dans une sorte de fauteuil, son "relax". Les jambes et le bassin en l'air.
Dans son lit aussi, la nuit, elle avait les jambes surélevées. Un sommier à lattes,
modulable!
Pratiquement, vingt quatre heures sur vingt-quatre, je me retrouvais la tête en bas.
Vraiment pénible! De quoi compromettre ma future petite enfance.
Alors, j'en ai eu assez!
Un soir, j'ai décidé de me retourner. De basculer
J'ai attendu la nuit. Son sommeil.
Lui ronflait déjà, de l'autre côté du lit, étalé.
Au début, tout a bien marché. J'ai commencé à basculer.
Pas assez prudemment. Elle s'est réveillée.
Elle n'a d'abord pas réagi, en attente. J'ai continué mon mouvement. Alors, Elle s'est
raidie. Contractée.
J'ai dû forcer pour terminer ma bascule.
Alors là : panique à bord!
- Chéri... Ehhh... chééééérrriii.... réveille-toi...... réveieieillllee-toioioi.. ..
Elle le secoue, sans ménagements.
Lui. Ahuri - de sommeil ... ou au naturel - :
- Hein?... quoi... quoi... quoi ...
Il aboie, comme un chien!
- Je... je crois que ça y est!
- Hein? - encore - tu es sûre?
- Oui, oui... Dépêche-toi! Il faut que tu m'emmènes... vite . .
Sa chemise. Zut! à l'envers. II doit recommencer. Les pantalons, les chaussettes, ça y est!
Les chaussures maintenant... les lacets... tant pis...pas le temps!
Dans le couloir, une porte s'ouvre.
- Maman... maman.. Qu'est-ce qu'il y a?
Céline, ma - future - soeur, affolée, les larmes au bord des yeux, en pyjama rose,
tire-bouchonné.
Je n'aime pas le rose. J'espère qu'après ma naissance, Elle lui achètera autre chose.
- Rien, ma chérie. Ne t'inquiéte pas. Papa va me mener la Maternité. C'est ton petit
frère.
Comment ça, le petit frère! Je n'ai rien demandé, moi!
Céline frotte ses yeux, clignote.
- Et moi?
Ma future soeur renifle. Encore plus affolée.
- Tu vas aller chez la voisine. Papa te reprendra, demain matin.
A la porte en face. Eux - et moi - Céline, Nounours.
Coups de sonnette. Tambourinage insistant.
Des pas traînants, un bruit de serrure.. La voisine ouvre, les yeux bouffis de sommeil.
Pas trop grincheuse. Puis calme, compétente :
- Vous êtes sûre? Ce n'est pas trop tôt? Vous aviez dit que c'était pour ...
Elle. Fébrile. Excédée.
- Bien sûr, que je suis sûre! Je l'ai bien senti!
La voisine, un peu pincée d'abord, puis compréhensive, sans insister.
- Ah bon. Ne vous inquiétez pas. Je m'occupe de Céline.
Quand même solidaire. Entre femmes!
- Alors, bon courage!
Mais pressée de se recoucher. Elle travaille, demain, elle!
- Allez, viens, ma petite Céline.
La porte qui claque. Un bruit de verrou.
Au garage. La grande porte basculante se
lève.
On monte en voiture, le moteur ronfle. Attentiooon ! .. la porte est moitié relevée
seulement.
Lui redescend. Bascule la porte. Claque la portière.
Grincements des vitesses, très nombreux à-coups. Heureusement qu'Elle se trompe, que je ne
suis pas prêt!
Parce que le voyage se terminerait là!
C'est parti! Pied au plancher. Je me demande bien pourquoi.
Les rues sont désertes. On fonce, au plein milieu de la chaussée. Un feu! Rouge. On passe,
comme un bolide. Heureusement, c'est la nuit. Presque pas de circulation.
Elle. Pâle. Crispée sur la poignée de maintien, la voix chevrotante:
- Doucement.. tu vas nous tuer ...
Elle a raison. C'est vrai, ça! Il est fou, ce mec! Je sens que je vais être mort avant
d'être né!
Lui. Jouant les calmes, la situation bien en main. Serrant les mains sur le volant pour
les empêcher de trembler.
- Tu veux accoucher dans la voiture?
Elle. Se mord les lèvres. Se tait.
Heureusement, la Maternité n'est pas très loin. Pas le temps de rencontrer un véhicule en
sens inverse.
Nous y voilà! Un dernier virage... réussi. Sauvés!
Coup de frein, crissement des pneus. L'auto en plein travers, trois places bouffées. C'est
la nuit, le parking est presque désert. Mais si j'avais décidé de basculer en plein milieu
de la journée, hein?
Lui jaillit de la voiture, la contourne en trombe, arrache presque la portière.
Elle.... s'appuie sur Lui.
Le réceptionniste de nuit ne s'affole pas. Il en a vu d'autres! Et puis c'est pas lui qui
va pousser. Sonne tout de même.
Une jeune infirmière, pimpante, assurée.
Prend les choses en main. Nous accompagne dans une chambre. L'aide à s'étendre sur un lit
avec des gestes précautionneux.
Lui assiste. Plutôt nerveux.
L' infirmière. Calme, très professionnelle.
- Avez-vous compté la fréquence de vos contractions?
Jolie voix. Elle me plaît bien, cette infirmière!
Elle. Un peu gênée
- Euh... c'est-à-dire... je n'ai pas vraiment des contractions , mais...
C'est sûr, qu'elle n'a pas de contractions! Je me sens très à l'aise. Tout est tranquille,
ici!
C'est vraiment dans sa tête que ça se passe!
L'infirmière. Toujours calme. La voix incrédule, tout de même.
- Pas de contractions! Mais alors... pourquoi êtes-vous venue.. en pleine nuit... il n'y..
Elle. Presque hystérique.
- Je sais ce que je fais! Appelez le médecin...
L'infirmière. La voix raisonneuse, par un effort de volonté.
- Voyons, madame... je vous assure... il est inutile de déranger l'Interne. Il dort.. il a
eu une soirée chargée.
Lui. Conciliant. Qui semble lui aussi aimer la voix de l'infirmière.
- Ecoute, Chérie, si Mademoiselle dit que...
Elle. Cette fois-ci complètement hystérique. Qui apparemment n'aime pas du tout la voix de
l'infirmière.
- J'exige de voir un docteur. Dépêchez-vous... il faut que je voie le Docteur...
Hurlant brusquement.
- Tout de suite....
L'infirmière, sursautant devant une telle véhémence. Pincée .
- Bon, j'y vais ...
En partant, à contre-coeur, lançant par-dessus son épaule :
- Mais vous verrez que c'est inutile.
Lui. Planté devant le lit, gêné.
- Tout de même. Chérie... tu ne crois pas que...
Elle. Plutôt revêche.
- Tu veux accoucher à ma place?
Lui se tait. Vexé, un peu en colère, mais ne désirant pas faire un esclandre à l'hôpital.
L'infirmière, revenant, accompagnée d'un Interne, aux yeux ensommeillés.
Grand sourire rassurant. Tout-de-même un peu figé.
- Alors, petite Madame, qu'est-ce qui nous arrive?
Elle. La voix de miel.
- Ah, Docteur, votre infirmière ne veut pas s'occuper de moi. Elle prétend que je n'ai rien
à faire ici.
- Voyons cela. Quand les contractions ont-elles commencé?
- Je n'en ai pas encore eu..
- Vous avez perdu le bouchon muqueux..?
- Non Docteur, c'est seulement que...
Le Toubib. Eberlué. Luttant pour ne pas paraître excédé.
- Mais enfin, pourquoi êtes-vous là? En pleine nuit?
Il est plutôt sidéré!
Elle. Qui commence à perdre son assurance. Quêtant son appui du regard, à Lui.
- Eh bien. Docteur, voilà..... J'étais couchée et tout à coup, le bébé s'est mis à
remuer... fort... longtemps... et j'ai cru que . .
Le Toubib. Catégorique.
-Bon. Ecoutez, voilà ce qu'on va faire. Vous allez retourner chez vous et vous
recoucher.... ça nous fera du bien... à tous.
Et tournant le dos, il repart. Sans un mot supplémentaire .
L'infirmière le suit. Après un long : je vous l'avais bien dit, du regard!
Retour beaucoup plus calme. A droite, sans
crissement de pneus. Bien qu'il y ait toujours aussi peu de circulation.
Lui. Prenant enfin la parole. Un peu sec.
- Tu ne crois pas que tu aurais pu év. ...
Elle. Fondant en larmes.
- Excuse-moi, Chéri, je croyais bien faire et.. .... bouhouhou.... bon hou hou ....
Lui. Maintenant désarmé.
- Voyons Chérie, ne pleure pas.
Et II se penche pour lui passer le bras autour des épaules. Quitte la route des yeux.
Envoie la voiture mordre la bordure du trottoir .... à un endroit où heureusement (le Dieu
des futurs Parents?) aucun véhicule ne stationne.
Fin des larmes et de la consolation.
Suite et fin du voyage dans un silence morose. Et penaud : il va falloir affronter la
voisine.
La porte de la voisine. Re-coups de
sonnettes.
Pas traînants. Grommellements. Bruit de serrure. La voisine, re-réveillée, difficilement
gracieuse.
- Ah, c'est vous! Je vous l'avais bien dit!
Elle tourne les talons et disparaît au fond de l 'appartement.
Elle et Lui échangent un regard. Hésitent entre la consternation et le fou-rire.
La voisine revient avec Céline, ma - future - soeur. Pyjama rose, encore plus
tire-bouchonné. Geignarde.
- Eh oui, ma pauvre chérie, tu n'aimes pas être constamment réveillée en pleine nuit,
hein? Toi non plus.
Elle.
- Comment vous remercier? Nous sommes vraiment désolés.
Lui .
- Oui, c'était vraiment gentil et...
La voisine, coupant court :
- De rien, de rien, bonne nuit...
Ferme la porte et continue entre ses dents :
- Façon d'parler!
Tout le monde réintègre son lit. Par le chemin le plus court, dans les délais les plus
brefs. S'y écroule.
Après cette fausse alerte, Elle a encore
moins bougé.
L'expédition nocturne manquée semblait l'avoir complètement scotchée! Plus je remuais, plus
Elle demeurait stationnaire .. Au fur et à mesure que mes mouvements prenaient de
l'aisance, les siens se ralentissaient
Du lit au fauteuil ( relax : Elle y tient). Du fauteuil au lit!
C'était d'un monotone!
Heureusement, les longues journées où nous restions seuls, Céline à l'école et Lui au
travail, Elle me parlait.
Bien sûr, ce qu'Elle me disait était souvent idiot.
- Alors, mon Bébé, tu l'aimes ta Maman? Comment voulait-Elle que je puisse répondre? Hein?
- Et mon Bébé à moi, il va être content de sortir bientôt?... ça va lui plaire?
Qu'est-ce que je pouvais en savoir avant d'avoir vu? J'avais plutôt un peu peur, oui!
Après tout, ici, j'étais bien! Dehors, qui sait?
Mais j'aimais bien le son de sa voix. Elle me rassurait. Me berçait.
Surtout quand Elle lisait un livre haute voix.
Sauf quand Elle potassait les livres de Florence Mère-Nous. "J'envisage d'avoir un enfant",
"J'espère avoir un enfant". Je vais peut-être avoir un enfant", "Je me prépare à avoir un
enfant", "Je vais avoir un enfant", "J'attends un enfant", "Je viens d'avoir un enfant",
"J'élève mon enfant", "Je me souviens quand j'ai eu un enfant".
Et encore : "J'envisage d'avoir un autre enfant", "Je vais peut-être avoir un autre
enfant." , etc. . . etc.
Heureusement que, de nos jours, rares sont les familles nombreuses!
Je l'avais toujours connue passionnée de cette enrichissante (pour qui?) série. Mais
depuis l'expédition nocturne manquée de la clinique, c'était devenu une obsession.
Quand Elle se lançait - à peu près quinze heures sur vingt-quatre, ôtées les huit heures de
sommeil, ça nous laissait peu de temps libre. Dans ces profondes lectures, il ne me restait
qu'une seule solution, j'écoutais l'air, mais pas les paroles.
Lui aussi semblait un peu excédé de cette nouvelle passion excessive.
- Je ne suis pas agent littéraire de cette Florence, qu'il disait. La maison ressemble à
une bibliothèque prénatale ... Laurence Mère-Nous dit que... Laurence Mère-Nous pense
que... Laurence Mère-Nous conseille de... Ce n'est pas elle que j'ai épousée, tout de même!
On l'a fait sans son aide, on arrivera bien à le pondre sans elle!
Là, II se vantait un peu. La ponte, ça n'allait pas le fatiguer beaucoup! A part peut-être
le transport à la clinique! Et jusque-là, II n'avait pas été très brillant dans ce domaine!
Elle, les jours de bonne humeur, Elle haussait les épaules, indulgente. Un petit sourire en
coin. Me prenait à témoin.
- Tu l'entends, mon Bébé? Tu entends ton Papa?
Eh! J'avais pas à me mêler de ça, moi! D'autant que, là, j'aurais plutôt été d'accord avec
Lui. Une seule mère me suffisait largement. Je n'avais pas besoin d'une autre par
procuration!
Les jours de moins bonne humeur, Elle s'enfermait dans un mutisme méprisant. Haussant
rageusement les épaules. Alors ça, j'aimais pas du tout. Ces secousses désagréables. Ils
auraient pu régler leurs comptes sans que j'en subisse les conséquences !
On était maintenant dans le neuvième mois.
Je prenais de plus en plus mes aises. Mouvements limités, mais accomplis. J'étais de plus
en plus content de moi.
J'évitais cependant les mouvements trop importants. Surtout la nuit.
Une fausse alerte m'avait suffi : pas les démêlés avec le corps médical... pas mon
affaire.. non , moi, c'était le trajet en voiture qui me faisait peur!
On avait, par miracle, réussi une fois, avec des rues désertes. On n'était pas sûr que ça
se termine aussi bien la fois suivante.
Je comptais bien venir à la date prévue. Bien sagement. Transport tranquille. Sans
affolement.
Le mieux aurait même été de se rendre la clinique en ambulance.
Il devrait d'ailleurs y avoir une loi interdisant aux futurs papas de transporter
eux-mêmes leur femme à la clinique ! C'est trop dangereux!
Chaque matin, en se réveillant, Elle me
demandait :
- Alors, comment il va, ce matin, mon Bébé à moi?
Que sa première pensée, en se réveillant, soit pour moi, ne me déplaisait pas. Cela
m'aurait presque fait oublier le..... mon Bébé à moi! Franchement, hein, comment j'aurais
pu être à quelqu'un d'autre? Vu où Je me trouvais!
Et puis ... Bébé!
Bébé! ....bé... bé...Qu'est-ce que c'était que ce nom débile?
Pourquoi pas Bubu, ou Lulu, ou Popo, ou Lolo, ou Mama, ou Loto (ah! celui-là devait
exister car Lui en parlait souvent) ou Mimi, ou Titi.... J'en passe...
J'avais un prénom : Arnaud! Ce qui ne s'était pourtant pas fait sans peine!
Tout avait commencé par une réflexion de la
grand-mère . Tout commençait très souvent par une réflexion de la grand-mère, d'ailleurs.
Les disputes, surtout!
Lui supportait difficilement les réflexions de la grand-mère. Même les plus courantes!
Il faut dire qu'elle en faisait des réflexions, la grand-mère! Des tonnes! Rarement
inoffensives ou innocentes
- Ma fille, il va falloir lui choisir un prénom, à ce cher petit! Choisis bien! Prends
exemple sur notre famille. Parce que, dans la famille de ton mari, hein ... Je ne voudrais
pas critiquer, mais...
Elle faisait fort!
Lui qui supportait déjà difficilement son bavardage. Lui sortir ça sous le nez!
Bon, c'est vrai que Hyacinthe et Clémence, ses Parents... et René, son prénom à Lui. Ce
n'était pas franchement le pied !
Mais entre nous, Alphonse et Paulette, ses Parents.. et Jacqueline, son prénom à Elle. Y
avait pas de quoi pavoiser non plus!
A partir de ce moment les camps se formèrent. Pour un bon mois d'escarmouches!
Lui et sa famille. Mais comme ils étaient loin, soutien par lettre et téléphone seulement.
Autrement dit, II était seul.
Elle et sa famille. Soutien actif. La grand-mère, le grand-père en remorque, passait très
souvent pour défendre son point de vue. Et même attaquer. Le grand-père, comme à son
habitude, restait neutre. Affaire de femmes!
Céline et la voisine. Appui fluctuant. D'un camp à l'autre, suivant propositions ... et
corruption. Bonbons pour Céline, transport au marché pour la voisine.
Epluchage du calendrier des postes. Mise à contribution des amis. Recherche intensive.
Sélection (qu'ils disaient ! ). Propositions. Contre-propositions. Critiques. Escarmouches.
La guerre des prénoms était commencée!
Par provocation (je crois) Lui avança : Jules Nestor. Haussements d'épaules du camp
adverse.
- Ma pauvre petite, si seulement tu m'avais écoutée... tu aurais au moins épousé un homme
sérieux... enfin...
Moi, Jules Nestor, je trouvais ça plutôt amusant... comme proposition!
Elle et la grand-mère proposèrent Jonathan. Là, les choses sérieuses commençaient.
Lui refusa tout net. Encore américain ce truc!
Céline :
- Jonathan, bof!
La voisine :
- Vous faites ce que vous voulez, hein! Moi, ça ne me regarde pas! Mais Jonathan,
franchement...
Une semaine sur les positions. Pas d'évolution. La greffe Jonathan ne prenait pas!
Nouvelle proposition. Elle et sa mère : Cédric!
Lui n'aimait pas.
Céline, plutôt pour.
La voisine :
- Oui...enfin...
Contre-offensive téléphonique de sa famille, à Lui : Marc !
Elle et sa mère:
- C'est d'un plouc! Pas étonnant, si tu veux mon avis...
Céline:
- Ah non, y a deux Marc à l'école, je les aime pas.
La voisine :
- Mon beau-père s'appelait Marc... ben, c'est pas pour dire mais...
Une semaine. Lui offrait des bonbons, trimballait la voisine au marché, en voiture.
La voisine :
- Toutes réflexions faites, Marc.... c'est peut-être pas si mal .
Céline :
- Oui ... y a un des Marc, à l'école, qu'est quand même bien gentil.
Elle ... et sa mère, telles le roc!
- Certainement pas!
Nouvelle semaine. Positions figées. Réflexions perfides. Soupe à la grimace.
Céline, un dimanche, devant la famille :
- J'ai un copain à l'école, qui s'appelle Arnaud. Je l'aime beaucoup !
Têtes étonnées des deux parties. Tiens, pas programmé, ça, manifestement!
On réfléchit. Pas mal, finalement. Car dans les deux camps, on aurait bien voulu aboutir.
Sans le reconnaître..
Surtout ne pas le laisser récupérer par les autres!
Proposé par Céline, l'honneur était sauf, pour tout le monde.
Elle et sa mère :
- Oui... Arnaud, c'est pas mal, on y avait songé...
Lui. Tout seul. Il donnerait un coup de téléphone le soir, mais là, il devait réagir, vite
:
- Bravo, ma petite Céline, bravo, ma fille... Arnaud, c'est bien.
Air ahuri de ma -future- soeur qui ne pensait pas du tout à mal!
Consensus. Tout le monde se sentait gagnant!
Je serais donc Arnaud. Grâce à ma -future- soeur. Mais je ne lui en voulais pas. Au
contraire, j'aimais assez. Et puis j'aurais le temps de m'y habituer. Arnaud! Pour le
meilleur ..si tout se passait bien... ou pour le pire.
C'était plutôt le pire qui me tracassait,
à vrai dire. A commencer par ce transport à la clinique. Toujours lui!
Enfin! J'attendais! Car que faire d'autre en ce gîte ....
Une existence protégée tout de même.
Dans le vestibule, une grande affiche. Clouée par Lui. FEMME ENCEINTE. FUMEURS S'ABSTENIR.
Elle trouvait qu'il exagérait.
- Enfin... nos amis... il y en a qui sont fumeurs...
- Justement, ce sont des amis... ils comprendront!
Ils n'ont pas tous compris! Mais c'était plutôt sa cigarette après le repas, qu'Elle
regrettait. Si les amis - enfin, ceux qui venaient encore - ne fumaient pas, Elle non plus.
Pas question!
Elle ne fumait plus. Interdit par Lui, soutenu sans ambigûité par la Faculté.
Et, pour une fois, par la belle-mère, farouchement anti-tabac. A cause du grand-père,
qu'elle n'avait jamais réussi à purger totalement de ce vice.
Le Grand-Père qui d'ailleurs perdait ainsi le dernier endroit où il pouvait fumer
tranquille.
Chez lui, pas question.
- Tu mets des cendres partout!..
En voiture.
- En conduisant? Tu n'y penses pas...
C'était dur. C'est lui qui en souffrait le plus. Il en avait même longtemps fait la tête à
son gendre. Qui n'avait rien compris.
La voisine aussi fumait. Et pas moyen de lui interdire, on aurait besoin d'elle pour garder
Céline. Alors, quand elle venait, Lui la suivait, pas à pas, la surveillait. Comme le lait
sur le feu.
A le voir la suivre comme ça, la voisine s'était même fait des idées. Depuis le temps
qu'Elle était enceinte, hein... les hommes ont des besoins... tout le monde sait ça...
Alors la voisine n'était plus venue en bigoudis. Toutes ses visites se faisaient avec du
bleu aux yeux . Une vraie mésange (une grosse).
Elle, Elle ne s'était aperçue de rien! Heureusement!
Lui non plus d'ailleurs!
Moi, j'étais plutôt d'accord avec la pancarte. Je tenais à garder tout mon potentiel!
Un matin, tôt, les premières contractions,
les vraies, nous réveillèrent.
Elle et moi. Et Lui, par voie de conséquence : un coup de coude!
C'était à peu près la date prévue.
La voisine, consultée, pensa que, cette fois, ce devait être sérieux.
Elle, qui le pensait aussi, voulait que Lui téléphone à son travail et reste pour la
conduire à la Maternité. Quand le moment viendrait.
Mais Lui, déjà échaudé une fois, ne voulut rien savoir! Comme les contractions s'étaient
arrêtées, II soutenait que c'était une fausse alerte.
Moi, je savais que c'était le moment. Mais j'étais content de le voir partir. Je préférais
le transport en ambulance.
Dans la matinée, les contractions reprirent. Sérieuses. Elle évacua même le bouchon
muqueux. Ai-je rêvé ou senti un courant d'air?
La voisine, qui faisait fonction d'expert, fut formelle. Cette fois, c'était sérieux!
Impossible d'attendre!
Elle, fébrile, se traîna jusqu'au téléphone. Ouf! J'allais avoir l'ambulance espérée.
Erreur!!!
Elle téléphonait à ses Parents. Non seulement nous ne serions pas transportés en ambulance,
mais on allait avoir la grand-mère à supporter !
Bon, tant pis! C'était quand même - un peu - moins redoutable que la perspective d'un
accident.
Je me trompais. Je m'en rendis compte dès la première centaine de mètres.
Je n'avais jamais connu le grand-père au volant!
C'était pire que Lui. Au moins, Lui , c'était l 'affolement ! Le grand-père, c'était autre
chose!
A se demander comment il avait pu venir aussi vieux! Sans se tuer trente-six fois!
Son problème, ce n'était pas la vitesse. Non! Il allait plutôt à une allure raisonnable.
Simplement, il avait dû apprendre sur les autos-tamponneuses! Tout en coups de volant
saccadés! En zig--zags!
Il ne connaissait absolument pas le déplacement rectiligne. Trop monotone sans doute!
Il ne croisait pas les autres véhicules, il les chargeait! Chaque fois des coups de klaxon
indignés. On pouvait suivre notre progression au son.
On avait le temps de mourir dix fois d'appréhension avant d'arriver. Si j'avais pu me faire
entendre, j'aurais demandé à descendre!
J'ai même pensé venir là, dans la voiture! Mais j'ai renoncé. Le grand-père se serait fichu
dans le décor! Sûr!
Attendre... et espérer! C'était tout ce qui me restait !
La grand-mère jacassait toujours, comme d'habitude. Mais pas sur la conduite du grand-père!
Elle devait la trouver normale! Elle n'était sans doute jamais montée dans un autre
véhicule.
Elle monologuait sur son indispensabilité habituelle.
- Si je n'avais pas été là.... encore, hein?... tu vois bien qu'on ne peut jamais compter
sur lui...
Elle, Elle était allongée sur la banquette arrière. Seulement préoccupée de ses
contractions. Sans se soucier de la route.
Elle avait bien de la veine! Un peu irresponsable tout-de-même, si vous voulez mon avis.
Quand on a charge d'âme, on choisit plus sérieusement ses moyens de transport!
Entre deux gémissements :
- Mais enfin. Maman, il ne pouvait pas savoir ...
- Il n'avait qu'à me demander... mais, évidemment, on ne m'écoute jamais...
Pourtant, on n'entendait qu'elle!
Contrairement à tous les pronostics, nous
sommes arrivés sans dommage à la Maternité.
Enfin... sans dommage... faudrait voir après la naissance si mon coeur n'en avait pas pris
un coup!
Plutôt long ensuite, l' attente. Sa faute,
à Elle!
Elle ne se décidait pas à vraiment pousser. Moi, je commençais à en avoir marre.
Enfin, tout de même, au milieu de la nuit, ça s'est précisé. De l'air frais sur le sommet
de mon crâne.
La sage-femme est allée chercher le toubib.
Cette sage-femme! En voilà une qui ne mérite certainement pas son nom!
On prend bien n'importe qui, dans ces hôpitaux!
Sacrée bonne femme!
Je venais juste d'être tiré par la tête par le Toubib. Il faut dire qu'ils n'ont pas
beaucoup d'égards pour la clientèle.
Et la voilà qui ne trouve rien de mieux que de me suspendre la tête en bas en me tenant par
un pied. Et en plus me frapper sur les fesses comme une dingue.
Une vraie sadique!
Mais je ne me suis pas laissé faire! J'ai tellement hurlé qu'elle a fini par me reposer.
Et Lui! Et Elle! Mes propres Parents! Je suis leur fils tout de même..... Les : mon bébé à
moi... mon tout-petit... tatata... gnagnagna . . . Du vent, tout ça!
Pas un des deux pour me défendre! Ils contemplaient! Sans réaction! Peut-être avaient-ils
l'air un peu inquiet, mais c'est tout juste.
J'en suis pas mort, d'accord! Mais quand même!
Remarquez, je me suis vengé. Sans attendre!
Quand la sage-femme m'a reposé la paillasse, j'avais une grosse envie.
Alors, j'ai évacué un gros jet en arc de cercle. En plein dans le mille! Tout le devant de
la blouse blanche. Une grande traîne jaunée.
Mais ça ne les a même pas fait rire. Ah si....ils ont échangé un regard et un sourire.
J'aime mieux ça! Parce que je suis plutôt content de moi .
Je leur ai montré que je suis un garçon. Un vrai! Equipé !
Bon, ça y est, je suis né!
Je viens enfin de voir le jour! Plutôt la lumière électrique, d'ailleurs. Il est deux
heures du matin.
Drôle d'heure. Je ne sais si cela va avoir une influence sur mon futur.
Lui est né à quatre heures du matin. L'air endormi, quelquefois.
Elle? On ne sait pas!
La grand-mère - et sa grande expérience - tellement surmenée ce
jour-là ( " Les accouchements, de mon temps, c'était autre chose") qu'elle est incapable de
s'en souvenir.
Toujours à jacasser, mais jamais rien d'utile!
Le grand-père? Inutile de demander : affaire de femmes!
Bon....
je vais bien voir, hein....